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La lutte des classes de l’espérance de vie

Une étude démographique française qui stimule la réflexion sur la réforme des retraites

L’Institut national français d’études démographiques (INED) a publié en ce début d’année les résultats d’une vaste étude menée en 2003 sur l’espérance de vie, et sur l’espérance de vie sans incapacités. Les résultats confirment que les ouvriers meurent plus jeunes que les cadres; mais ils nous apprennent également qu’ils bénéficient de moins d’années sans aucun handicap.

Pour parvenir à ces résultats, l’INED a étudié l’espérance de vie des Français à 35 ans, selon le sexe et la catégorie professionnelle. Il a également retenu trois types d’incapacités, en fonction de leur gravité: sensorielles (vue, ouïe, marche, etc.), limitantes dans les activités quotidiennes, et engendrant une dépendance pour réaliser les activités élémentaires des soins personnels. Il en ressort qu’en France, en 2003, un homme âgé de 35 ans pouvait espérer vivre encore 43 ans, dont 28 sans incapacités, et une femme 49 ans, dont 29 sans incapacités (*). Si l’on compare maintenant les cadres et les ouvriers, on constate que les premiers peuvent, à 35 ans, espérer vivre jusqu’à 82 ans, et sans aucune incapacité jusqu’à 69 ans. L’ouvrier, par contre, peut espérer vivre jusqu’à 76 ans et souffrira d’au moins une incapacité en moyenne à l’âge de 59 ans. Ainsi, les ouvriers décèdent plus jeunes que leurs chefs, mais cela ne leur épargne pas des années de vie avec des incapacités. Au contraire, ils vivent plus d’années sans être en bonne santé. Les cadres de 35 ans doivent en effet compter vivre 13 ans avec une incapacité, contre 17 ans pour les ouvriers, alors que l’espérance de vie de ces derniers est moins longue de 6 ans.

Tableau

Le classement des autres catégories professionnelles selon l’espérance de vie ne réserve guère de surprises, à part pour les agriculteurs qui sont relativement avantagés et se retrouvent en troisième position, après les cadres et les professions intermédiaires. Suivent les indépendants, les employés et les ouvriers. Les inactifs ferment la marche, un résultat qui s’explique par le fait que la plupart ont été exclus du marché du travail en raison d’une maladie ou d’un handicap.

Aucune étude aussi détaillée en Suisse alors que l’on débat de la révision de l’AVS. A supposer que les tendances soient les mêmes chez nous qu’en France, elles devraient alimenter le débat sur la manière de réformer notre système de retraites.

Premièrement, il y a une injustice apparente à voir les ouvriers cotiser pour financer les retraites des cadres, qui vivent mieux et plus longtemps. Mais comme les seconds cotisent davantage que les premiers pour toucher des rentes équivalentes, il serait intéressant de savoir dans quelle mesure ils «compensent» ainsi les années supplémentaires pendant lesquelles ils bénéficient d’une rente. Et si le système fortement redistributif de l’AVS l’est encore en tenant compte de ce facteur.

Deuxièmement, ces résultats militent pour une retraite flexible en fonction de le pénibilité de la profession exercée. L’équité serait en partie rétablie si chacun avait droit à un nombre équivalent d’années de retraite sans incapacités. Ce qui supposerait d’avancer l’âge de la retraite des ouvriers par rapport à celui des cadres. Mais on bute ici sur la définition de la pénibilité et sur l’application de ce critère durant une vie professionnelle non linéaire; et pour les générations qui vont arriver prochainement à l’âge de la retraite, sur une reconstitution de leur carrière professionnelle. Un tel critère existe pour l’assurance-accident professionnelle, mais il est trop grossier pour être appliqué à l’AVS: c’est en effet la totalité du personnel d’une entreprise, en fonction de sa classification, qui est soumise à un taux de cotisation particulier. Or il y a des cadres dans les entreprises de la construction et des ouvriers dans les sociétés de service.

La solution passe peut-être par un travail sur deux piliers: l’AVS garde son statut de garantie du minimum vital, avec une flexibilité limitée, alors que des accords de branche pourraient renforcer les prestations (et le financement) du deuxième pilier pour les professions pénibles, comme c’est le cas dans le domaine de la construction. Un système qui suppose des conventions collectives plus nombreuses et rendues de force obligatoire de manière plus systématique qu’aujourd’hui.
__________

(*) Pour la suite de cette article, nous ne retiendrons que les hommes, les tendances étant semblables pour les femmes, avec systématiquement une espérance de vie plus longue.

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Discussion

  • 1
    Fifou says:

    Peut-être que l’on en parle dans l’article de l’INED cité, mais il ne faut pas oublier une chose essentielle dans ce genre d’étude: elle est effectuée sur des générations « éteintes ». Donc les personnes de 35 ans dont on parle vivaient au moins il y a plus de 50 ans, puisque l’espérance de vie à 35 ans dont il est question se situe entre 42 et 52 ans. Le problème est que les ouvriers – et c’est sans doute moins vrai pour les cadres – qui ont aujourd’hui 35 ans n’ont absolument pas les mêmes conditions de vie de ceux d’il y a 50 ans. Cette étude est certes très intéressante, mais pas très utile pour tenir un discours sur la situation présente. Ce n’est que dans plus de 50 ans que l’on pourra dire si les ouvriers vivent toujours moins longtemps que les cadres…

    Bien à vous,

    NHvB

  • 2
    Pierre Imhof says:

    L’étude évalue l’espérance de vie des personnes qui avaient 35 ans en 2003 (et non pas il y a plusieurs dizaines d’années).

    Il existe une méthode statistique pour effectuer ce genre d’évaluation. Celle-ci tient compte des conditions de vie au moment de l’étude, mais pas des progrès que la médecine fera entre cet instant et l’année statistique de décès des personnes concernées.

    Cette méthode est notamment utilisée par les assurances pour effectuer des calculs actuariels.

    Elle sert également de base pour estimer l’espérance de vie à la naissance et est en quelque sorte « normée » puisqu’elle permet des comparaisons entre pays, notamment dans les études de l’OCDE.

  • 3
    RL says:

    Pierre Imhof a malheureusement raison, il n’existe aucune étude détaillée sur les inégalités sociales en matière de santé en Suisse. Il peut être d’autant plus intéressant de rappeler un rapport « gris » sur le sujet, établi par l’OCIRT à Genève et qui confirme les tendances générales: E. Gubéran & M. Usel, Mortalité prématurée et invalidité selon la profession et la classe sociale à Genève, et Ecarts de mortalité entre classes sociales dans les pays développés.OCIRT Genève 2000. Intéressant également: E. Zimmermann & W. Weiss, Santé, maladie et inégalités sociales, dans C. Suter et al., Rapport social 2004. Seismo, Zurich 2004, pp. 42-67

  • 4
    Fifou says:

    Je me suis mal exprimé. On applique en effet, à un moment donné, aux 35 ans le nombre moyen d’années qui restent à vivre de tous ceux qui sont plus âgés, classe d’âge par classe d’âge (étude transversale). Mais les personnes de 35 ans dont on parle ne vivront pas dans les mêmes conditions de celles étudiées pour déterminer, ce qu’il faudrait appeler une estimation de leur espérance de vie. Si mon espérance de vie à 40 ans est d’encore 40 aujourd’hui, l’espérance de vie dans 40 ans de ma génération sera peut-être de 85 ans (étude longitudinale) ou… bcp moins si le système de santé se casse la gueule comme en Russie ou bcp plus si la médecine fait encore des miracles, comme la maîtrise des maladies cardio-vasculaires et des cancers. N’oubliez pas que quand on a instauré l’âge de la retraite à 65 ans c’était parce qu’à l’époque l’espérance de vie était de 65 ans… D’où nos problèmes avec l’AVS. On a simplement « oublié » d’intégrer dans le système le vieillissement de la population et bien sûr aussi la modification du rapport actifs – retraités. Dans un encadré de l’article il est d’ailleurs mentionné « si les conditions de vie et de santé du moment continuaient à s’appliquer dans le futur. », etc. Cela étant, il est effectivement raisonnable de penser que l’espérance de vie continuera à être fonction de la richesse. Mais il est tout aussi raisonnable de penser que l’écart entre les classes sociales face à la mort et la maladie va lui aussi diminuer si les conditions générales de vie de la population continuent de s’améliorer. Ce qu’il faudrait – et les assureurs le font effectivement – c’est adapter en permanences les cotisations en fonction de l’évolution des conditions de vie. Mais cela voudrait dire des taux de cotisation variables dans le temps. Imaginez la valse sur les feuilles de paye et les batailles autour de l’interprétation des chiffres du moment et de leur extrapolation pour le futur. Il me semble qu’il vaut mieux se battre pour des prélèvement plus sociaux càd en fonction des capacités financières de chacun.

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Les commentaires sont fermés.

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