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Ken Loach et la trop libérale circulation des personnes

Un regard suisse et européen sur le dernier film du cinéaste britannique

icone auteur icone calendrier 5 février 2008 icone PDF DP 

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Un mois après sa sortie sur les écrans romands, le dernier film de Ken Loach, 71 ans bien révolus, poursuit sa carrière dans les salles qui aiment les programmations durables. A l’instar des quelque 25 titres précédents, It’s a free world porte un message social fort, délivré en forme de constat dénonciateur que le spectateur reçoit comme un coup de poing à la fois sur la tête et dans l’estomac. En Suisse, nous ne pouvons manquer de lire ce film sur fond de bilatérales et de libre circulation des personnes étendue aux «nouvelles démocraties» de l’Est européen.

Dans Un monde libre, plus précisément dans un Royaume-Uni très libéral, Angie, 33 ans et un fils à charge, dirige une agence non autorisée de placement, qui occupe au jour le jour des clandestins venus de Pologne et d’au-delà, prêts à faire tout travail méritant (maigre) salaire pour survivre aux franges de Londres, en attendant d’y décrocher d’hypothétiques permis et papiers. Elle-même assujettie à la nécessité économique, Angie se fait marchande d’esclaves; elle agit d’abord aux ordres d’un employeur qui la licencie, puis pour son propre compte et celui de sa colocataire Rose, avant de se retrouver seule et broyée par un système qui mélange impitoyablement les rôles de victimes et de bourreaux.

En Angleterre comme ailleurs, la condition des sans-papiers ressemble à un piège sans issue pour les personnes privées de tout: pas d’identité attestée, pas de domicile connu, encore moins de compte bancaire. Tout juste un prénom et parfois quelques espèces, touchées sans quittance. Un triste sort qu’Angie connaît elle aussi, sauf qu’elle manie périodiquement de grosses liasses de billets et parvient finalement à installer son agence dans des locaux adéquats… juste avant de sombrer. Et avant de repartir à l’est, en Ukraine cette fois, pour y pratiquer le métier qu’elle sait faire, recruteuse d’émigrants clandestins prêts à se ruiner pour tenter leurs chances aux franges de Londres, etc.

Nous n’en sommes évidemment pas là en Suisse, même si les situations de précarité demeurent nombreuses dans le pays dont rêvent – de loin – tant de gens vivant de par le monde, à l’est de notre continent en particulier. Le travail au noir sévit chez nous aussi, présentement objet d’une campagne de sensibilisation. Et surtout, le message de Ken Loach résonne comme un avertissement à l’heure où nous entrons dans un double et difficile débat sur la libre-circulation des personnes. Il y a d’une part son extension controversée aux ressortissants des deux pays membres de l’Union européenne (UE) depuis un an, la Bulgarie et la Roumanie; et d’autre part la prolongation de l’Accord passé en la matière dans le cadre des négociations bilatérales entre la Suisse et l’UE. L’UDC concentrera sa force d’opposition sur ces deux questions, auxquelles le peuple ne répondra positivement que si les mesures d’accompagnement ont de quoi  rassurer les citoyens et les travailleurs, inquiétés par le risque de concurrence déloyale sur le marché de l’emploi.

Pour une fois, Ken Loach ne force pas le trait dans It’s a free world. Son argument y gagne en force et pouvoir de conviction. En effet, le capitalisme libéral produit bel et bien ses propres excès, dérives et déchets, frôlant souvent la tentation suicidaire. Pour contenir les abus, à défaut de pouvoir toujours les prévenir, l’Etat doit mettre en place un strict encadrement légal et réglementaire; et surtout il doit en surveiller le respect, en se montrant rigoureux sur les principes et subtil dans les méthodes.

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Discussion

  • Pour contenir les maux du capitalisme libéral, dont souffre Madame Jaggi, Léon Trotsky a un remède imparable qu’il administre au citoyen Vendervelde en 1932:

    « Le régime des soviets ne se pare pas des plumes de la démocratie. Si le passage au socialisme était possible dans les formes d’Etat créées par le libéralisme, la dictature révolutionnaire ne serait pas nécessaire. Pour le régime soviétique, on peut et on doit poser la question de savoir s’il est capable d’enseigner aux ouvriers la lutte contre le capitalisme. Mais il est absurde d’exiger que la dictature prolétarienne observe les formes et les rites de la démocratie libérale. La dictature a ses méthodes et sa logique bien sévères. Les coups de cette logique atteignent assez souvent les révolutionnaires prolétariens qui ont participé à l’instauration du régime de la dictature. Oui, dans le développement d’un Etat ouvrier isolé, trahi par la social-démocratie internationale, l’appareil bureaucratique a acquis une puissance dangereuse pour la révolution socialiste. Je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle. Mais en face des ennemis de classe, j’assume pleine responsabilité, non seulement pour la Révolution d’Octobre qui a engendré le régime de la dictature, mais aussi pour la République soviétique telle qu’elle est aujourd’hui, avec son gouvernement qui m’a exilé à l’étranger et privé de mes droits de citoyen soviétique. Nous avons détruit la démocratie pour maîtriser le capitalisme. Vous défendez le capitalisme soi-disant au nom de la démocratie. Mais où va-t-elle se nicher, cette démocratie? »

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