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Piaget, Illich et JJSS dans un laptop design à 200 F

DP a testé l’ordinateur qui doit apporter la révolution démocratique de l’éducation et de la connectivité globale aux enfants du tiers-monde

icone auteur icone calendrier 5 janvier 2008 icone PDF DP 

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Le XO One Laptop Per Child

Expérimenté au Nigéria, au Brésil et en Thaïlande, acheté par les gouvernements d’Uruguay et du Pérou pour leurs écoles, en cours de diffusion en Mongolie, en Afghanistan, à Haïti ou au Rwanda — et d’ores et déjà promis au rang d’objet-culte pour musées du design, entre le Macintosh d’Apple et l’horloge des gares CFF: le rêve de « l’ordinateur à 100$ » pour les enfants du tiers-monde prend désormais corps. Plus de 150’000 privilégiés ont pu participer, en Amérique du Nord, à une opération promotionnelle limitée: en payer deux pour en recevoir un qui, lui, n’ira pas dans le tiers-monde… Même à 500 F, avec le port, ça valait le coup, bonne conscience en prime. Entre Teletubbies et Keith Haring, le XO — c’est son nom — est symbolisé par une silhouette bicolore, le X pour les membres et le O pour la tête, sur son solide boîtier vert pomme et crème avec poignée moulée et deux trous pour le suspendre. 1,4 kg, 24×22 cm, il s’ouvre sur un clavier en caoutchouc imperméable et déploie des antennes en forme d’oreilles de part et d’autre de l’écran. La crainte d’une appropriation massive par les adultes peut être dissipée: c’est vraiment un ordinateur pour les enfants de 6 à 12 ans — en revanche ceux d’ici autant que ceux du tiers-monde, les services des écoles devraient y songer!

Car ce n’est pas qu’un jouet: le XO redéfinit l’ordinateur portable et fourmille d’innovations qui auront certainement leurs retombées. C’est d’abord un ordinateur individuel complet avec écran couleur (mais aussi noir/blanc permettant l’emploi même en plein soleil) et caméra, pas de disque dur mais une mémoire flash de 1Go, un port de carte SD et trois prises USB, un traitement de texte et d’autres ressources et programmes éducatifs, créatifs ou ludiques: tout est prêt à l’emploi. Mais c’est aussi un outil de collaboration: tous les XO proches (la classe) forment automatiquement un réseau en s’allumant, on peut non seulement « chatter » mais partager programmes et données. Enfin c’est un outil d’information et de communication qui se connecte automatiquement à l’Internet dès qu’un réseau WiFi est disponible (ce qui est réalisable même dans les coins les plus reculés, sans câble, en sautant à pieds joints sur les étapes technologiques intermédiaires) et qui, mieux encore, en étend la portée: chaque XO fonctionne comme un relais.

Tout est conçu pour abaisser le coût, minimiser la consommation de ressources et la maintenance, accroître la durabilité et la versatilité de cet objet: tous les programmes sont libres (en source ouverte), la batterie est incroyable et peut être rechargée avec un yoyo. Il est destiné à être distribué à des dizaines de millions d’exemplaires, mais ce n’est ni un produit « bon marché » ni un gadget: VW Coccinelle (dans son sens premier de « voiture du peuple ») ou 2CV plutôt que Logan ou Smart. Parmi les nombreuses bonnes fées penchées sur son berceau, un Suisse établi en Californie, Yves Béhar (vidéo), a soigné son look et son ergonomie.

Le XO fonctionne sous Linux avec une interface appelée Sugar: pas de « bureau » ici. Quand on l’allume, il cherche automatiquement à se connecter à ses voisins (s’il en a), à un serveur local (s’il existe, de l’école par exemple) ou aux connections WiFi environnantes (le XO en capte bien davantage qu’un laptop quatre fois plus cher et plus puissant). Une vue « voisinage » présente le tout de  manière colorée, ainsi que les applications et fichiers ouverts pour partage: il suffit de cliquer. Au démarrage, seul est ouvert le Journal de bord du XO, dans lequel est consigné tout ce que fait l’utilisateur, qui peut ainsi reprendre toute session d’un programme où il l’a laissée; en particulier, chaque fichier y est sauvegardé, automatiquement lorsque l’on quitte l’application ou manuellement de manière intermédiaire, et peut aussi être « glissé » depuis ou vers une clé USB ou une carte SD. Les autres applications sont représentées par des pictogrammes défilant sur une ligne en bas de l’écran. Elles viennent former une roue sur la page de démarrage lorsqu’on les ouvre (on revient d’une touche au clavier ou sur l’écran à cette roue pour passer d’une application ouverte à l’autre): chat, web, traitement de texte, enregistrement (photo, vidéo, audio), dessin, calculatrice, langage de programmation, une suite de trois programmes permettant de faire de la musique (de l’âge de deux ans jusqu’à Pierre Boulez), des programmes destinés aux mesures physiques et scientifiques à partir du XO, des jeux, un lecteur de fil de syndication RSS… Et l’on peut en télécharger d’autres, bien sûr: dans les conférences, ce village-pionnier au Cambodge, où Google est le premier mot d’anglais des enfants et le XO a apporté le téléphone via Skype et constitue la lumière du foyer à la nuit tombée, ne rate jamais son effet. Le XO fonctionne aussi, avec l’écran retourné et couché dos au clavier, comme lecteur de livres électroniques (e-books) de grande qualité: DP en PDF sort particulièrement bien!

Auprès des enfants, le succès est immédiat. Même s’ils ont la possibilité d’utiliser d’autres machines pour jouer etc., ils privilégient le XO lorsqu’il y a besoin d’entrer des choses au clavier, que ce soit pour écrire (clavardage) ou pour taper des requêtes dans un moteur de recherche (recettes de cuisine, leur jeu vidéo favori) ou Wikipedia. Les gros claviers des ordinateurs « normaux » sont en fait beaucoup trop larges pour des yeux et des mains d’enfants. Le petit clavier de l’OLPC, qui énerve tant les adultes, est en fait parfaitement bien conçu pour son coeur de cible. Et puis il y a la vidéo. Les enfants adorent se voir sur un écran (tout un problème d’image de soi). Une caméra vidéo reliée à un écran, c’est des heures d’amusement à danser, sauter, gigoter… devant l’écran. Juste pour le plaisir de se voir, se voir danser, gigoter. Et puis il y a les programmes du XO qui sont un support éducatif et nécessitent un encadrement, au moins initial.

Derrière tout cela, il y a non seulement l’énorme travail de la Fondation OLPC One Laptop Per Child et du réseau de partenaires et de volontaires galvanisés par Nicholas Negroponte, du MIT (qu’on songe déjà aux adaptations intégrales dans les dizaines de langues locales dans lesquelles le XO est distribué), mais aussi une réflexion intellectuelle et politique dont les racines sont bien plus anciennes. Elle fusionne les découvertes de la psycho-pédagogie avec l’esprit à la fois civique et libertaire du web dans une démarche cristallisée notamment, dans les années 80, par Jean-Jacques Servan-Schreiber au Centre mondial Informatique & Ressource humaine à Paris: Negroponte en était.

Le paradoxe, c’est que la voie choisie par la Fondation pour la mise en oeuvre de son projet relève d’une toute autre approche: convaincre les Etats, les ministères de l’éducation, d’acheter et de distribuer, comme des manuels scolaires en somme ou, idéalement, selon une logistique militaire, un outil fondamentalement subversif et anti-autoritaire. Si l’on ajoute les manoeuvres de constructeurs (en particulier Intel) qui se réveillent en craignant soudain de voir un immense marché auquel ils ne croyaient pas leur échapper, le succès massif et universel de l’opération n’est pas encore assuré, d’autant que bonne volonté et idéalisme seuls n’assurent pas forcément le meilleur service après-vente. Mais d’une certaine façon le XO est déjà une réussite: le génie est sorti de la lampe, il est exclu qu’il y retourne. Vivement les versions commerciales grand public!

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Discussion

  • Dans plusieurs pays des personnes interessées se réunissent et créent des logiciels ou des concepts pédagogiques pour soutenier ce projet. En Suisse un tel groupe se réunira le 15 janvier à Berne pour démarrer des projets.
    Si vous êtes intéressés, contactez Michele Notari

  • 2
    François Brutsch says:

    Dans sa rubrique économique, Le Matin Dimanche du 6 a également consacré un article approfondi au XO.

    Par ailleurs on m’a signalé une vidéo québecoise ici  qui est en effet très informative (nécessite QuickTime). Je la recommande chaudement à celles et ceux qui veulent en savoir plus!

  • 3
    François Brutsch says:

    Pardon, erreur de logique de ma part: 165’000 ordis vendus à 400$ les deux pendant l’opération Give 1 Get 1, cela ne représente pas autant de privilégiés aux Etats-Unis (ou en Suisse), mais bien la moitié… La formule devrait être répétée voire pérennisée pour les achats en provenance du premier monde: elle donne un volant de manoeuvre à la Fondation pour accompagner de dons la commande de XOs dans les pays destinataires, abaissant ainsi le prix à l’unité.

Les commentaires sont fermés.