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Ferdinand Lecomte, militaire et radical vaudois

Sa vie et son oeuvre méritaient amplement un colloque

Qui, aujourd’hui, connaît le nom de Ferdinand Lecomte (1826-1899)? Ce personnage hors du commun, aux intérêts multiples, constitue pourtant une clef d’accès tout à fait intéressante à l’histoire militaire et politique de son temps, alors intimement liée à celle du radicalisme. C’est donc avec raison que, conjointement, le Cercle démocratique de Lausanne et le Centre d’étude et de prospective militaires (sis au Centre Général Guisan à Pully) viennent de lui consacrer un riche colloque le 1er décembre.

Avant de sombrer dans l’oubli, Lecomte eut son heure de gloire. Ses écrits militaires lui assurèrent une éphémère renommée dans l’Europe entière. Il fut le premier biographe du général Jomini (1779-1869), le «devin de Napoléon», alors considéré comme le plus grand stratège de son temps. Hélas, l’admiration sans bornes que Lecomte vouait à son maître l’amena à rédiger une œuvre hagiographique, probablement en partie sous la dictée de Jomini lui-même, fort soucieux de l’image qu’il laisserait à la postérité. Image qui avait été écornée par sa «trahison» de 1813: il avait passé du service de Napoléon à celui du tsar. Autre épisode moins connu: le grand Vaudois (auquel sa ville natale, Payerne, consacre actuellement une intéressante exposition) n’avait pas hésité, en 1804, à proposer purement et simplement à Bonaparte le rattachement de la Suisse à la France! Ses schémas jominiens empêchèrent par ailleurs Lecomte de comprendre l’œuvre de Clausewitz, qui introduisait pourtant une véritable révolution copernicienne dans la pensée stratégique.

Passionné par la chose militaire, lui-même colonel divisionnaire (alors le plus haut grade dans l’armée suisse), Lecomte rêvait de connaître le vent du boulet. Après des tentatives avortées lors de la guerre du Sonderbund en 1847, de la campagne d’Italie en 1859, il put enfin observer de près un conflit armé, lors de la guerre de Sécession américaine. Il faut dire que ce radical progressiste, ce républicain convaincu était mû aussi par de solides convictions pro-nordistes et antiesclavagistes …au contraire de son idole Jomini, monarchiste réactionnaire et favorable à la Confédération sudiste! Historien militaire auquel on peut certes reprocher sa hâte à publier et sa prolixité, Lecomte a laissé un ouvrage important sur la guerre civile américaine de 1861-65: il a pressenti que les nouveautés techniques (bateau cuirassé, ballon d’observation, mais surtout télégraphe et chemin de fer) allaient changer la nature même de la guerre moderne. Il a laissé aussi des analyses – plus ou moins lucides – sur les «guerres prussiennes», comme les appelait l’ex-DDR (Danemark 1864, Autriche 1866, France 1870). Au plan suisse, il a fondé et dirigé la Revue militaire suisse. Il s’est intéressé – pour s’y opposer – aux fortifications alors à la mode, dénonçant leur double vice originel: elles sont vite obsolètes, du fait des progrès de l’artillerie, et surtout elles risquent d’induire un esprit «ligne Maginot» qui expliquera en partie la défaite française de juin 1940.

Mais cet écrivain infatigable fut aussi l’un des piliers du radicalisme vaudois, alors à son apogée: c’est l’époque de Druey, Delarageaz, puis de Ruchonnet. Lui-même se disait membre de la «coterie gouvernementale». Ses incontestables qualités personnelles, son ardeur au travail, mais aussi le «piston» (notamment de Delarageaz) lui permirent, à côté de sa carrière militaire, d’occuper diverses charges civiles de haut commis de l’Etat: bibliothécaire cantonal, chancelier de l’Etat de Vaud et secrétaire du Grand Conseil.

Journaliste au Nouvelliste radical, il fut encore, en 1851, le fondateur de La Guêpe, journal satirique «charivariste» (adjectif bien sûr inspiré du fameux Charivari illustré par Daumier). Les lithographies étaient de François Bocion, lui aussi radical, plus célèbre pour ses vues du lac Léman. L’échec de la campagne de La Guêpe contre les incompatibilités électorales, acceptées en votation populaire, peut cependant servir de cas d’école dans l’histoire du journalisme: il révèle les limites du fameux «pouvoir de la presse».

En bref, étudier la vie et l’œuvre de Lecomte, c’est donc pénétrer les arcanes de ce qui n’était pas encore un parti au sens moderne du terme, mais un ensemble de réseaux. A cet égard, il faut saluer l’impressionnant travail accompli par Olivier Meuwly. Alors que l’histoire du parti radical vaudois, et même suisse, s’est longtemps caractérisée par ses lacunes et l’absence d’ouvrages sérieux (hormis ceux d’André Lasserre sur Druey), les publications successives de ce dynamique chercheur, dont les profondes sympathies politiques pour l’objet de son étude n’excluent pas un esprit critique toujours en éveil, nous éclairent sur Ruchonnet, Delarageaz, la société d’étudiants Helvetia, ou encore les crises du radicalisme helvétique à la fin du XIXe siècle. Le Grand Vieux Parti a largement fait l’histoire de ce canton, avant de s’immobiliser dans son conservatisme et, trop souvent, de se muer en agence de distribution de bonnes places et prébendes. Une lacune historiographique se comble, permettant une meilleure connaissance de ce pays.

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