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Le tsunami UDC: une réplique du séisme du 6 décembre 1992?

Quand la gauche est elle-même atteinte du virus de l’exclusion

icone auteur icone calendrier 4 novembre 2007 icone PDF DP 

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Les commentaires et propositions politiques parus ces derniers mois dans les médias – DP compris – ont le plus souvent été étonnamment paradoxaux: concluant inlassablement à la nécessité d’expulser le mouton noir du Conseil fédéral, et reproduisant par là-même la mécanique menant de la peur de l’autre au réflexe de son exclusion – mécanique contre laquelle justement l’on prétendait s’insurger. Manifestation d’une sorte de nouvel hygiénisme institutionnel, l’obligation d’allégeance à la vision politique majoritaire transparaît dans une stricte intolérance au crime de lèse-collégialité.

Au soir du 21 octobre, la vague UDC et le reflux socialiste n’ont guère suscité de remise en question de la stratégie prônée: nombre de commentateurs sont restés focalisés sur l’éviction du gouvernement de la mascotte UDC – comme si par magie cela allait dissoudre les coalitions qui contribuent à ses objectifs néolibéraux. Et l’analyse n’a guère dépassé les constats de la pauvreté des débats préélectoraux, de l’apport de l’agitation médiatique antiblochérienne au succès de l’UDC, ou encore des disproportions des budgets des campagnes partisanes.

Dans ce contexte, la progression des Verts peut être interprétée de diverses manières. Mais se contenter (se consoler) d’une explication très générale en termes de recomposition de la gauche reste insuffisant. Et c’est une hypothèse plus pointue que l’on pourrait avancer: le statut différent de la question européenne au sein des diverses forces de gauche expliquerait, au moins partiellement, l’évolution contrastée des résultats respectifs des Roses et des Verts.

L’exploitation de l’euroscepticisme

Petit retour en arrière: l’apparente belle unanimité antiblochérienne de l’élite médiatique et politique – UDC non comprise – n’est pas sans rappeler l’ambiance de «chasse aux sorcières» qui régnait en Suisse romande au début des années 1990; alors que le débat sur l’adhésion à l’EEE battait son plein, et qu’une très large majorité des acteurs politiques comme de la presse affichait un dédain sans appel à l’égard de toute position eurosceptique. Au sein des forces de gauche, seuls les Verts faisaient état de divisions internes sur la question européenne. Or c’est précisément à cette époque que, tout comme les Verts, l’UDC a entamé une croissance ininterrompue.

Cet automne, c’est bien sûr en dépit et non en raison des prévisibles conséquences sociales des politiques prônées par l’UDC que celle-ci est parvenue à mobilier l’électorat en sa faveur. Mais on peut postuler que ce ne sont pas seulement les thèmes xénophobes et sécuritaires qui ont servi de paravent pour masquer une stratégie de démantèlement de l’Etat: l’exploitation du plus légitime et nuancé des euroscepticismes – celui qui privilégie la voie bilatérale sans pour autant viser d’emblée la pleine adhésion – a sans doute aussi bénéficié à l’UDC. Comme aux Verts, dont la position relativement mitigée à l’égard de l’UE les a préservés d’une démobilisation de leurs sympathisants euroréticents.

Briser l’eurotabou

Chacun sait les Suisses très attachés à leur système politique, et en particulier à leurs droits démocratiques exceptionnellement étendus. La méfiance à l’égard de Bruxelles relève sans aucun doute d’un mélange de préoccupations, où la crainte de perdre des privilèges économiques joue certainement un rôle majeur – bien davantage que la pure xénophobie à connotation raciste que l’on a tant prêtée aux eurosceptiques. Mais surtout, le débat sur les coûts politiques d’une pleine et inconditionnelle intégration à l’UE n’a jamais été véritablement mené sur la place publique helvétique. Ce qui hélas laisse libre cours aux plus excessives suspicions de compromissions entre centre et gauche de l’échiquier politique, médias, ainsi qu’intérêts économiques et financiers.

S’il est pertinent de faire l’hypothèse qu’une certaine arrogance politico-institutionnelle et médiatique en matière de politique européenne a progressivement amené des électeurs socialistes, démocrates-chrétiens et libéraux-radicaux à se sentir exclus au point de les rejeter à l’UDC, la réponse politique passe alors par une remise en question du fondamentalisme de centre gauche sur l’Europe comme solution à tous les problèmes. Avec l’acceptation d’une diversité d’options sur la question et l’ouverture de débats véritablement créatifs, réservant notamment une place centrale aux défis liés à l’avenir des institutions démocratiques suisses. De cette manière, l’Europe peut cesser de bénéficier à l’UDC (et dans une moindre mesure aux Verts) comme polarisateur politique principal. Et l’on pourrait revoir au premier plan la question sociale et le rôle de l’Etat, sur lesquels l’UDC est bien moins en phase avec l’opinion.

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Discussion

  • 1
    Luc Recordon says:

    La peur n’est pas toujours irrationnelle; celle de la ligne blochérienne au Conseil fédéral se fonde sur l’expérience vécue, une expérience triste et sévère pour les valeurs fondatrices de notre pays et pour le destin de nombre de gens. Tenter d’éviter le maintien de la représentation de cette ligne au gouvernement est donc un réel devoir civique; cela n’a rien à voir avec de l’hygiénisme ou avec une sorte de réflexe purement mécanique.

    Par ailleurs, les Verts sont certes critiques sur l’UE (en premier lieu les Verts européens). Ils ne mésestiment pas pour autant l’apport considérable de la construction européenne à la paix, à la prospérité et à l’environnement (y compris par la sauvegarde de la paix). Ils demeurent fermement attachés à l’objectif d’adhésion de la Suisse à l’UE, fût-ce pour y jouer un rôle correcteur, plutôt que celui d’un oisillon avalant volens nolens la becquée du droit communautaire.

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