Il est des locutions qui, hors de tout contexte, choisies comme titre, se rechargent de sens: Mouvement perpétuel, Echappée belle, etc. De cette sorte et de cette famille: Terrains vagues.
La formule est connotée surréaliste. Elle a inspiré Jérôme Meizoz qui, après Destinations païennes (2001) et Les Désemparés (2005), est attiré par ces lieux physiques ou psychiques délaissés, à l’abandon, où, dit-il, quelque chose attend et se prépare.
DP publie en bonnes feuilles un bref récit tiré de cet ouvrage.
Le chef parle
Tout retourne au calme, le chef a pris la parole.
Comme une coupe, un calice, il la tient des deux mains. Gestes de conviction qui laissent voir des ongles réguliers, des doigts fins dépourvus de cicatrices.
Le chef parle. Les mots sortent un à un comme des blocs, et se disposent dans l’air sans heurts. Des parois légères s’élèvent, se rejoignent, des voies se dégagent de sa diction. Il sourit légèrement, tout à la satisfaction de se savoir reconnu comme tel. Il dicte donc, et le monde s’ordonne.
Le chef parle. Lisse, sa peau. Bref et soigné, son cheveu. Tout cherche à inspirer le calme et la confiance. Il parle comme à l’abri des choses, sans exercer apparemment sur elles aucune violence ni contrainte.
Malgré la fournaise au-dehors et la sueur dans notre dos, sa chemise reste fraîche. Un monde climatisé se dessine, projets, décisions ou visions d’avenir.
Quand il parle, le chef regarde au loin, et de haut les obstacles, les pesanteurs, les dérisoires limites matérielles. De son nid d’aigle, tout semble aplani, simplifié.
Le monde en une formule s’abolit et renaît.
Il faut que nous soyons charmés, puis rassurés. La parole suture, recoud le tissu des choses imparfaites.
Ce qui blesse est désamorcé. Ce qui manque, donné en abondance.
Nous voudrions retourner à nos travaux et garder cette certitude, apercevoir encore la voie, la beauté des objets nommés, promis.
Mais à peine sortis de la pièce spacieuse où le chef parlait devant une immense toile, une huile représentant trois voiliers sur les flots, nous voilà accablés de chaleur, d’une sournoise fatigue.
Les projets deviennent soucis, les voies se font tortueuses.
A défaut de ces eaux calmes, il nous faudrait une sagesse gaillarde, mais où la trouver sinon dans d’autres images?
Le pêcheur vide les poissons fraîchement pris à la mer. Leurs entrailles se répandent dans l’eau, roses et irisées, immédiatement dévorées par le sel et des nuées d’organismes.
Ses mains mangées d’arthrose restent gourdes au bout de ce corps déployé, tout cuit de trop d’années sur la barque.
Il prépare les poissons, les dépose dans des sacs de plastique effilochés. De ses gros doigts, il tente d’écrire un prix sur le carnet de comptes.
Mots rares, juste des signes de tête aux acheteurs.
Le drap des syllabes une fois retiré, le monde revient, nu et douloureux. Trop net, avec ses infirmités drôles, et de part en part avarié.
Impossible de trouver le geste machinal et juste du pêcheur.
Nous essayons de répéter en silence les mots du chef, mais ils restent sans effet.
Sans doute que le carrosse s’est citrouillé.
Il va falloir rentrer par les prés, et subir encore la flagellation des herbes.
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Jérôme Meizoz, Terrains vagues, © L’Aire, novembre 2007, 27 CHF, ISBN 2-88108-833-3
Disponible en librairie dès novembre ou sur commande chez l’éditeur: editionaire@bluewin.ch





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