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Lavaux consacré

Quand la mondialisation vient couronner une difficile recherche de maîtrise du territoire

L’inscription de Lavaux au patrimoine mondial par l’UNESCO, Franz Weber, snobé mesquinement par l’officialité vaudoise, aurait voulu la fêter à Aran. Dans les années 70, un projet de développement de ce hameau viticole fut mis à l’enquête, architecturalement lamentable. Pour le bloquer, Franz Weber recourut dans son style aux grands moyens: une initiative populaire protégeant le vignoble et, pour qu’elle ait une portée cantonale, son périmètre englobait l’ensemble de Lavaux. Ainsi résumé, on pourrait croire que Aran fut un projet anarchique et spéculatif bloqué. En réalité il était l’aboutissement d’une difficile recherche de maîtrise du territoire. Il vaut donc la peine de reprendre le récit par son commencement.

Echec du libéralisme

En 1964-65, Vaud a vécu la plus forte expansion économique et démographique de son histoire. Pour la qualifier, surchauffe est encore un euphémisme. En de telles circonstances, il faut s’étonner que les terres viticoles – avec vue imprenable! – n’aient pas été plus largement occupées. Main basse sur la vigne! Certes, des dégâts sont observables à Grandvaux, à Cully, sans parler de plusieurs communes de la Côte. Etrangement Villette, dont l’ensemble du vignoble était classé zone villa constructible, avait échappé à l’érosion. L’explication était économique. La surchauffe avait dopé aussi le marché viticole, donc le prix des terrains. Le mètre carré de vigne était cher, trop cher comme terrain à bâtir. Mais pour un temps seulement. Des projets désastreux furent mis à l’enquête. Il fallait une parade.

Le remaniement parcellaire

La faiblesse du zonage, c’est l’inégalité de traitement: il avantage les propriétaires dont les terrains sont classés en zone constructible, il n’apporte rien à ceux dont les surfaces sont en zone agricole – quand bien même elles rendent possible en l’aérant la zone à bâtir. D’où l’idée de faire un pot commun: tous les propriétaires obtiennent, en fonction de leur apport, une part de la zone constructible. Le principe est simple, l’application difficile. Il faut notamment disposer des outils légaux qui permettent de contraindre tous les propriétaires à participer au remaniement. Pour éviter un désastre à Villette, le Conseil d’Etat décida d’imposer un remaniement à cette commune, après avoir obtenu les modifications légales nécessaires. C’était une époque où l’aménagement du territoire avait un sens fort pour le PAI, parti des paysans, artisans et indépendants hélas devenu UDC, mais aussi pour des libéraux et des radicaux. L’extension du hameau de Aran en ordre continu fut ainsi la compensation offerte pour le classement des vignes. Le projet était juridiquement progressiste, mais il se révéla architecturalement inacceptable, les concepteurs n’ayant pas su notamment résoudre le problème, particulièrement difficile à Lavaux, des garages. Alors vint Franz Weber.

La protection exceptionnelle

DP (n° 408, 20 mai 1977) s’engagea vigoureusement pour le soutien de l’initiative auquel le Conseil d’Etat avait opposé un contre-projet creux. L’argumentation était la suivante. «Un paysage fait de vignes, de murs et de pentes est exceptionnellement délicat. Sur un terrain de forte déclivité, la moindre tache se remarque. Une seule villa de 100 mètres carrés suffit à transformer le Dézaley. Les lacs dont le bassin est fortement arborisé n’offrent pas la même fragilité. Voyez les lacs tessinois! Tant bien que mal, les villas accrochées sont camouflées par les arbres. Lavaux est un paysage sans arbres. Il a donc une originalité évidente, au chapitre de l’aménagement du territoire».

Avec le recul

La sensibilité publique à la protection du paysage est devenue plus forte. Le tracé de l’autoroute sur les hauts de Lavaux ne serait aujourd’hui plus accepté. Que l’on compare avec les précautions prises à grands frais, quarante ans plus tard, pour ne pas porter atteinte au vignoble neuchâtelois. En revanche, on ne retrouve plus, dans les partis de droite, des hommes politiques qui affirment ouvertement leur conviction que le sol n’est pas une marchandise. Leur empressement se porte plutôt sur la limitation du droit de recours!

Enfin, on pouvait craindre que le classement de Lavaux ne fût particulièrement onéreux pour l’Etat de Vaud, les propriétaires demandant à être indemnisés pour expropriation matérielle. En fait l’opération a coûté deux ou trois millions. On serait tenté de dire «pas cher!», dans la mesure où le coût était à l’époque considéré comme un épouvantail devant freiner l’action. Mais il faut plutôt souligner que la sauvegarde définitive d’un patrimoine collectif est sans prix.

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