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Qu’est-ce que la social-démocratie?

Un retour à Bernstein pour comprendre un concept mis à toutes les sauces

icone auteur icone calendrier 20 mai 2007 icone PDF DP 

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A l’occasion de la défaite des socialistes français lors de l’élection présidentielle, on a beaucoup fait référence à la social-démocratie. Pour les uns, la rénovation de la gauche passe par une adhésion trop longtemps retardée à la ligne social-démocrate. Pour les autres, seule la fidélité aux idéaux socialistes peut assurer la survie d’une gauche forte. Mais que recouvrent ces étiquettes au nom desquelles la gauche s’est longtemps entredéchirée?

Cette référence peut paraître paradoxale. Comment envisager un renouveau sur la base d’un courant politique donné comme moribond? Comment penser la société du présent à l’aide d’un projet politique qui, avec l’Etat providence et le keynésianisme, a montré ses limites à faire face aux problèmes contemporains? La social-démocratie, n’est-ce pas l’illustration de l’effacement des principes originaires au profit d’un pragmatisme mou imposé par l’exercice du pouvoir?

Sheri Berman, une politologue américaine de l’Université de Columbia, ne partage pas cette vision. Elle estime que l’après-guerre illustre le triomphe des idées social-démocrates: des objectifs sociaux définis démocratiquement qui priment sur les forces du marché, lesquelles sont soumises au contrôle de l’Etat; des institutions qui assurent la solidarité nationale. Mais la social-démocratie européenne est en quelque sorte victime de ses succès: elle n’est plus identifiée aux acquis qu’elle a contribué à conquérir et perd de vue ses idéaux. Elle oublie ses racines et l’impératif premier du révisionnisme, l’adaptation des instruments par la confrontation constante aux évolutions économiques et sociales.

C’est l’intérêt du travail de Berman que de remonter aux sources de la social-démocratie et d’en mettre en perspective les traits principaux. Le révisionnisme démocratique, théorisé en particulier par Eduard Bernstein à la fin du 19ème siècle, s’oppose aussi bien au libéralisme économique qu’au marxisme, qui tous deux proclament la soumission du politique aux forces économiques. Le marxisme, on l’a presque oublié aujourd’hui, prédit la chute prochaine du capitalisme qui, pour advenir, n’a pas besoin de réformes politiques. Or à la fin du 19ème, le capitalisme fait preuve d’une vigueur renouvelée et les socialistes allemands connaissent de grands succès électoraux. Toutes les prédictions marxistes – paupérisation de la classe ouvrière, disparition des petites entreprises et des exploitations agricoles, de la classe moyenne – sont démenties par les faits; au contraire la structure sociale se diversifie et la richesse se diffuse plus largement. Dès lors les socialistes veulent user de leur poids politique et non pas attendre passivement le grand soir. Le suffrage universel et le travail parlementaire remplacent la lutte des classes. Bernstein voit une communauté d’intérêts entre les ouvriers et toutes les victimes du capitalisme, paysans compris. Les conquêtes sociales ne peuvent se faire qu’en s’alliant aux éléments les plus progressistes de la bourgeoisie.
 
Pour la social-démocratie, le socialisme est plus un cheminement qu’un but: «Le mouvement est tout, le but final n’est rien», affirme Bernstein. Les révisionnistes visent l’autonomie économique et l’émancipation du plus grand nombre, conditions nécessaires à l’exercice de la liberté. Ainsi la social-démocratie s’inscrit en héritière de la philosophie libérale. Pour reprendre l’expression du théoricien révisionniste italien Carlo Rosselli, «le socialisme est le libéralisme en action». Quant à la démarche, personne ne la décrit mieux que le socialiste allemand Georg von Vollmar: «Les hommes sérieux se donnent un idéal, mais ils se représentent aussi le long chemin qui y conduit et les innombrables obstacles qu’il faut surmonter. Ils se représentent qu’un ordre des choses rattaché par mille fils au passé ne peut pas, d’un seul coup, faire place à un nouvel ordre des choses, mais que toute évolution se produit peu à peu, et qu’on ne doit et vouloir et poursuivre le tout et le conquérir, mais le conquérir seulement par parties. Si nous voulions être une secte religieuse ou une école scientifique, assurément nous n’aurions point à nous soucier de la désagréable réalité. Nous pourrions tranquillement bâtir des châteaux en Espagne. Mais un parti qui travaille dans la réalisation ne peut faire cela».

Pour Sheri Berman, la nouvelle vague de mondialisation ne rend pas caducs les idéaux social-démocrates. Mais, plutôt que de se crisper sur les acquis, les socialistes ont à réinventer les instruments qui permettront de concilier la solidarité et le marché, fidèles à la règle de Bernstein: toujours tenir compte des évolutions économiques et sociales pour que l’action soit en phase avec la réalité.

A lire

The Primacy of Politics: Social Democracy and the Making of Europe’s 20th Century, New-York, 2006. On trouve un bon résumé en français sur le site de La République des idées

Pour plus de détails sur l’émergence et l’évolution de la social-démocratie, on peut consulter la monumentale Histoire mondiale du socialisme de Jean Ellenstein, Paris, 1984, plus particulièrement le volume 2

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