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La France bonapartiste

En quoi Nicolas Sarkozy est encore bien davantage anti-Mai 68 qu’il le proclame

icone auteur icone calendrier 7 mai 2007 icone PDF DP 

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Il est de retour le joli mois de mai. Au moment où la génération des soixante-huitards part à la retraite, son idéologie est réactivée pour servir de repoussoir. Nicolas Sarkozy, au terme de sa campagne présidentielle, en a fait une critique caricaturale pour mieux marquer la rupture non pas avec le radical-socialisme de Chirac, mais avec le politiquement correct de toute une génération.

Coupable, Mai 68, d’avoir exalté la jouissance immédiate quand les vraies valeurs sont le travail et l’effort qui révèlent le mérite. Coupable, Mai 68, d’avoir promu une pédagogie refusant la note, la sélection, snobant les richesses du patrimoine culturel. Harry Potter plutôt que Voltaire. Jusqu’à ce point du discours, rien d’original. Ce sont, depuis longtemps, les rengaines des bretteurs de la droite, ignorant souvent la réalité du terrain scolaire et méconnaissant le travail des enseignants. Coupable, Mai 68, des excès du capitalisme financier. Et là on change de registre. Extrait du discours de Bercy (Libération, 4 mai): «Voyez comment le culte de l’argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portées par les valeurs de Mai 68». Ce mouvement tournant pour attaquer les gauchistes sur leur gauche est plus qu’un effet d’estrade. Alors que personne n’ignore les liens personnels de Sarkozy avec les représentants du capitalisme français, dont quelques-uns se trouvaient à Bercy pour lui apporter physiquement leur soutien, et qui se trouveront récompensés par l’abaissement à 50% du bouclier fiscal (cette formule, dégradant l’impôt, est en soi un programme), la charge contre Mai 68 est une manière facile de se défausser, populiste.

On ne refera pas ici l’histoire de Mai 68, son apport révolutionnaire et aussi son intégration dans la société post-industrielle. Sous les pavés, le Club Med. Mais on s’attachera à ce qui fut le déclencheur du mouvement, son inspiration originelle, à savoir le refus de l’autorité universitaire, du mandarinat,du dogmatisme et de la centralisation. En 1969, de Gaulle voulut transformer institutionnellement le besoin d’autonomie qui s’était si fortement exprimé. Il proposa une réforme en trois volets: participation des travailleurs dans les entreprises, réforme du Sénat, régionalisation. Le tout fut soumis à référendum. De Gaulle le perdit et démissionna. Malgré les premiers pas vers la décentralisation dus à Gaston Defferre, la France reste par excellence le pays jacobin et bureaucratique, quand on la compare à tous ses voisins: Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie. La France de 2007 est un pays où la méthode d’apprentissage de la lecture est décidée pour toute la nation par le ministre de l’Education nationale qui fait connaître sa décision, à l’intention du corps enseignant, par lettre circulaire.

Or ce pouvoir centralisé est renforcé encore par l’élection présidentielle. Le candidat multiplie les promesses: si je suis élu, je ferai… Cette centralisation sera renforcée encore par la manière dont Sarkozy veut gouverner, intervenant personnellement et ouvertement. Dans l’histoire politique française, ce style, en partie populiste, renvoie à la tradition bonapartiste. Nicolas Sarkozy en a la taille et l’on ne s’étonnera pas qu’il aille se ressourcer en Corse.

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Discussion

  • 1
    Jacques Guyaz says:

    Il ne faut pas sous-estimer les liens entre
    le capitalisme financier et l’esprit de mai 68. L’idéal libéral-libertaire de certains des plus brillants enfants des années soixante a effectivement débouché sur une remise en cause purement individualiste du modèle rhénan (libéralisme patrimonial et intégrateur) et sur un certain triomphe du capitalisme
    financier boboisé.

    De Cohn-Bendit à Soros et de July à Minc, il y a une filiation subtile mais réelle. George Soros gagne sa vie en spéculant sur les devises et consacre une partie de ses gains à répandre la démocratie à l’Est. Alain Minc est le conseiller financier discret de grandes entreprises françaises, mais il préside le conseil de surveillance du « Monde » et garantit la pérennité et l’indépendance du grand quotidien français.

    Sarkozy n’a pas tout à fait tort: l’esprit de 68 s’incarne en partie dans le capitalisme financier, mais surtout dans ce capitalisme qui ne le porte pas dans son coeur, ceci expliquant peut-être la virulence de certaine sorties.

  • 2
    Alex Dépraz says:

    Tant lors de son discours de campagne de Bercy que dans son allocution de Gaveau dimanche, Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de réhabiliter la morale. (Bercy: « le mot morale ne me fait pas peur. La morale, après mai 68, on ne pouvait plus en parler »). Précisément, je pense que l’un des principaux effets de mai 68 est une distinction plus nette entre le droit et la morale. Je ne serais pas étonné d’interventions plus directes de l’Etat dans la sphère privée, sous couvert de respect de la morale!

  • 3
    François Brutsch says:

    Finalement, ce fut Malte et pas la Corse…. Mais le billet de Robert Solé dans Le Monde permet de poursuivre la métaphore!
    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-907309,0.html
    ou http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-907309,0.html

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