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Patrons trop payés, SA pas assez transparentes?

Des explications et quelques propositions
par Duöan Isakov, professeur de gestion financière à l’Université de Fribourg

icone auteur icone calendrier 5 avril 2007 icone PDF DP 

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La saison des assemblées générales d’entreprises cotées à la bourse suisse a commencé. Elle est accompagnée de la publication des rapports annuels qui révèlent, de façon plus ou moins explicite, les rémunérations des plus hauts dirigeants. Les chiffres révélés sont astronomiques pour les dirigeants de nos plus grandes sociétés. Ils suscitent un débat sans précédent et une initiative populaire visant à limiter les rémunérations a même été lancée.

Au-delà de l’émotion suscitée par la révélation de ces rémunérations, revenons sur les raisons de telles rémunérations et leur justification. Le problème des sociétés anonymes réside dans la séparation entre propriété et contrôle et dans le fait que les propriétaires-actionnaires doivent mandater des dirigeants pour gérer leur entreprise. Or les dirigeants peuvent être tentés d’agir dans leur propre intérêt et éventuellement entreprendre des actions dommageables pour les actionnaires. Les exemples d’Enron ou de Swissair sont encore dans toutes les mémoires.

Pourquoi un élément variable?

Afin de diminuer ce risque, les rémunérations comportent une partie variable qui doit inciter les dirigeants à travailler dans l’intérêt des actionnaires. La partie variable dépend directement de l’évolution du cours de l’action. Elle est généralement distribuée sous forme d’actions ou d’options qui permettent d’acheter des actions à un prix relativement bas fixé à l’avance. Cela représente souvent 50 à 75% de la rémunération. Cette politique de rémunération est une affaire « interne » de l’entreprise et ne concerne finalement que les actionnaires puisque ce sont eux qui décident de la rémunération et qui sont touchés par une éventuelle rémunération trop élevée.

Le débat actuel est-il donc déplacé? Certainement, si la rémunération atteint ses objectifs incitatifs, que les sociétés produisent de bons résultats et que les actionnaires ont décidé de la rémunération en toute connaissance de cause. En revanche, ce n’est pas le cas si les rémunérations sont trop élevées et violent systématiquement les principes de bonne gouvernance d’entreprises. En effet, de telles pratiques peuvent mettre en péril la compétitivité de notre place financière et relèvent du débat public, puisqu’elles peuvent nécessiter la mise en place d’une nouvelle réglementation.

Des problèmes à résoudre

La situation actuelle pose différents problèmes. D’une part les actionnaires n’ont pas la possibilité d’approuver ou désapprouver la politique de rémunération d’une société: ils sont mis devant le fait accompli. D’autre part, le volet incitatif des rémunérations variables est très opaque. Surtout il est révélé à la fin de l’exercice comptable, partiellement seulement. Rien ne permet de vérifier que le dirigeant a atteint des objectifs qui ont été fixés au début de l’exercice. Ainsi, on est potentiellement dans le cas ou l’élément incitatif perd tout sens puisque le dirigeant recevra son revenu variable quoi qu’il fasse ou qu’il arrive à la société. Enfin, un dernier problème relève de la dépendance de la rémunération au cours de l’action. Certes, une bonne gestion aura un impact sur le cours, mais ce n’est de loin pas le seul facteur à influencer le cours du titre. Ainsi, le cours peut augmenter même si le dirigeant gère mal l’entreprise, on sera dans le cas de ce que la littérature appelle la « rémunération de la chance ».

Que faire pour améliorer le système actuel? Il faut certainement obliger les sociétés à être encore beaucoup plus transparentes sur les rémunérations. Il faut surtout que les actionnaires puissent s’exprimer et voter sur les mécanismes de rémunération avant un exercice comptable. Ainsi une rémunération élevée ne posera plus de problèmes si les objectifs ont été atteints. Enfin, les rémunérations variables devraient être moins dépendantes du cours de l’action et se fonder aussi sur d’autres mesures de performance de l’entreprise.

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Discussion

  • 1
    Jacques Jacot says:

    N’érigeons pas la transparence en vertu

    Nous sommes tous scandalisés par les montants indécents donnés à certains dirigeants à titre de « rémunération ». Aucun travail ne vaut un salaire de ce poids. Si les résultats opérationnels d’une entreprise ont vraiment beaucoup progressé sans bénéficier de circonstances extérieures particulières, c’est que toute une équipe a fourni un travail exceptionnel. Personne ne serait scandalisé par la prime que les membres de l’équipe reçoivent. La question est toutefois de définir à quel échelon s’arrêter dans la distribution de la prime? La transparence dans ce domaine permet de garder une harmonie dans le fonctionnement de l’entreprise pour autant que les montants restent décents.

    En revanche, la mesure des performances de l’entreprise par le cours de l’action est bien plus pervers. Nous savons tous que des licenciements massifs peuvent entrainer une montée du cours des actions parce que les acheteurs d’actions ne sont pas nécessairement des gens intéressés à la valeur à long terme d’une société, mais souvent à la rentabilité à court terme de l’argent qu’ils ont placé. Je ne vais pas m’étendre sur ce point, ce n’est pas le sujet. Toutefois, l’Etat devrait agir pour limiter le mal que de mauvais dirigeants peuvent faire subir à des entreprises qui sont davantage que des papiers valeurs.

    Le professeur Isakov estime à juste titre que le dérapage des rémunérations pourrait nuire à la compétitivité de notre place financière, j’en conviens, mais ce qui est bien plus grave à mon sens, c’est que c’est la compétitivité industrielle qui a fondu en Suisse ces dernières années pour ces raisons. Nos grandes entreprises ont cessé d’agir en Suisse sur le plan industriel, pour n’être active que sur le plan financier. Heureusement, notre tissu industriel national est formé d’entreprises non cotées en bourse. Elles n’ont aucune transparence vis-à-vis du public et des médias, mais elle ne portent pas en elles ce germe de la dérive spéculative véhiculée par cotation boursière.

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