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Chronique d’une intégration manquée

Témoignage à la première personne sur l’intégration impossible d’un couple d’immigrés en Suisse.

A la fin des années cinquante, personne ne demande à mon père, à peine immigré, de s’intégrer. Il faut surtout qu’il travaille. Il vend son temps et ses muscles à la surchauffe helvétique. Après un bref passage au Tessin, depuis l’Italie voisine – il est originaire d’un petit village au sud de Brescia (Lombardie) – Von Roll l’embauche sur son site de Klus, entre Balstahl et Oensingen dans le canton de Soleure. La fonderie ressemble à une petite citadelle. L’usine s’étale sur les rives de la Dünnern, entourée par les blockhaus destinés aux ouvriers. Ce sont des bâtiments en bois sur deux étages où s’entassent des centaines d’hommes, en majorité des Italiens. Mon père vit là avec un frère et une idée fixe : rentrer chez lui rapidement, une fois passée la crise économique et éliminé le chômage qui terrassent la Péninsule.

Sa vie, réglée par des tournus de dix heures au milieu des coulées et de la poussière, se concentre dans les quartiers réservés à la main-d’oeuvre immigrée. Tout a été prévu : bar, alimentation, cercle récréatif, et, plus tard, crèches pour enfants étrangers nés sur place. C’est dans l’une de ses garderies que je vais passer mes quatre premières années à mille lieues du suisse alémanique. J’apprendrai le français vingt ans plus tard seulement et j’attendrai vingt ans encore pour acquérir la nationalité suisse, parfaitement assimilé.

Ma mère et mon père se sont rencontrés sur place au début des années soixante. Elle coud robes et pantalons dans une manufacture du vallon. Ils se marient en Italie, puis retournent dans la colonie italienne de Klus. En dix ans, mon père apprendra à peine quelques mots de schwyzerdütsch. En revanche, ma mère réussira à s’exprimer simplement, garantissant les contacts avec l’administration et les indigènes dans les rares sorties en ville, à Olten ou Soleure, quelquefois à Bâle. Ni la Suisse ni mes parents ne parlent d’intégration. Le pays a besoin de bras, les immigrés cherchent un travail. Quand il n’y en aura plus, ils rentreront, sans illusions. Les initiatives xénophobes des années septante le leur rappellent à intervalles réguliers.

Malgré leurs espoirs, ma mère et mon père vont rester en Suisse jusqu’à 65 ans. L’argent économisé ne suffit jamais pour l’achat de la maison rêvée. Après Von Roll et les pieds du Jura, ils déménagent au Tessin. Au moins on y parle italien. Ils se rapprochent confusément de l’Italie. Ils se disent que c’est une étape vers le retour. Fatalement ils s’isolent davantage convaincus à tort que le séjour va être court. Ils nouent peu de contacts. Même s’ils parlent italien, même si on dirait qu’ils sont Tessinois.

La retraite dans la poche, ils partent enfin. Ils traversent la frontière. Ils s’installent à Luino au bord du lac Majeur, pas loin de Locarno, qu’ils quittent après 25 ans. Cependant, l’Italie n’est plus leur pays. Ils se découvrent étrangers chez eux. Désintégrés. Entre deux mondes, celui du travail, toujours tenu à distance, et celui d’origine, qui les a oubliés. Le souci d’intégration vient bien après eux. Ils partent au moment où la Suisse s’aperçoit qu’un million et demi d’étrangers vivent sur son territoire avec des permis bariolés, sinon clandestins, dépourvus de droits politiques. Et qu’une nouvelle génération de migrants – réfugiés politiques ou économiques – apporte son lot de malheurs, de besoins, de questions, ainsi que de vitalité, de savoirs, de désirs qui bousculent les routines et les certitudes du pays.

Dix après leur départ, l’intégration envahit les discours, les administrations publiques, les programmes des partis. Elle encaisse les financements, certes encore modestes, et laisse entrevoir des liens inédits entre autochtones et immigrés. Loin de Suisse toutefois, mes parents ignorent tout de ce déferlement. Ils ne savent pas que l’intégration préoccupe la gauche et la droite; les angéliques, les pragmatiques et les nationalistes. Ils méconnaissent son ambiguïté : ses tiraillements entre ouverture et fermeture. Dans une confusion croissante, l’intégration renvoie aux promesses d’accueil, à l’injonction pour le bien des étrangers et à la sanction déguisée en mal nécessaire. A l’image de ces contrats d’intégration qui prolifèrent d’un bout à l’autre de l’échiquier politique. Tour à tour garde-fous contre l’exclusion, à gauche, et menace de contrainte, à l’extrême droite.

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Discussion

  • 1
    PatriZia says:

    Secondo, anche me!

    Moi aussi, je suis une secondo, à la différence que ma mère est suisse. Ce qui n’a pas empêché les « bons » suisses valaisans (canton où j’ai – mal – grandi) de me traiter de ritale, bec à maïs et j’en passe. Née en Suisse d’un père italien et d’une mère suisse, j’ai dû « acheter » la nationalité helvétique – alors que je parle mieux le français que l’italien! – en faisant semblant de renoncer à l’italienne puisque la Suisse n’acceptait pas alors la double nationalité. Dans les faits, on l’était pourtant, mais discrètement. En Italie, au nord du lac de Côme où nous passions toutes nos vacances, j’étais la Suisse, la riche quoi. En Suisse, je redevenais l’italienne, la pauvre, la mal éduquée et j’en passe. Quand je suis née en 1964 et les 10 à 15 ans qui ont suivis (avec les fameuses votations Schwarzenbach… périodes pendant lesquelles nous tremblions de devoir « rentrer chez nous »: où ça, chez nous?), nous étions les « voleurs de pain », les profiteurs, les étrangers. Aujourd’hui, les italiens ne sont plus considérés comme des étrangers. On préfère discriminer les turques, les serbes, les kosovars, les albanais et j’en passe. C’est qu’ils sont trop ceci et pas assez cela. En fait, je crois qu’on a besoin d’un ennemi… alors on le fabrique. Dommage, non?

  • 2
    Jacques Babey says:

    Les missions catholiques italiennes

    Bravo Monsieur Danesi. Je suis Suisse. J’ai participé plusieurs années au comité de la mission catholique d’Ajoie. Je me suis battu avec tout le comité italien pour qu’ au moins on restitue à la mission italienne les sommes des impôts de paroisse que les autorités idoines encaissaient sans aucunes restitutions.Nous nous battions également contre le scandale des baraquements de chantier que les entrepreneurs louaient à prix d’or. Nous nous sommes battus contre la promiscuité dans laquelle les émigrés se débattaient.

  • 3
    Giorgio Zürcher says:

    Une image faussée de leur région

    Article intéressant; il décrit bien la situation de nombreux Italiens, c’est à dire des immigrés des années 50 et 60, pour lesquels l’émigration était conçue comme un phénomène passager. Ils ont gardé une image faussée de leur région de départ qui a aussi complètement changé.

  • 4
    Jean-Jacques ISAAC says:

    Merci pour ce témoignage, non, pour ces témoignages qui nous rappellent une réalité plus ou moins connue mais qu’on oublie, occupés par d’autres problèmes. Devant ce que tant de gens ont vécu, ce que vos parents ont vécu, moi qui suis suisse (immigré mais de deux ou trois siècles) je ne trouve dans l’immédiat que le silence, la peine et l’hommage…

Les commentaires sont fermés.