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Télévision numérique ou rien

Le numérique impose ses standards et sa liberté captive.

Les images ressemblaient au monde. Maintenant, transformé en 1 et 0, il voyage à toute vitesse plus réel que la réalité. L’analogique s’efface au profit du numérique. La télévision se donne en haute définition, multiplie ses chaînes, monnaie son interactivité. Par ciel et par terre, dans les airs ou souterraine, elle déverse ses programmes. Et il y a beaucoup d’argent à gagner.

Les monopoles d’antan, souverains et rassurants, découvrent la compétition. Les cablo-opérateurs, à peine troublés jusque-là par les antennes et les satellites, craignent maintenant les lignes de téléphone, Internet et la télévision numérique terrestre (TNT). Bref, téléspectateurs et annonceurs expérimentent le vertige d’un choix impensables il y a une dizaine d’années encore. Les uns pour passer leurs soirées, les autres pour placer leurs produits. Sans parler des start-up qui explorent des technologies aux standards et aux profits inouïs (cf. Zatoo).

D’ailleurs, la Suisse traîne quelque peu sur la scène européenne. Alors qu’en Grande-Bretagne près de 70% des ménages regardent de la télé numérique (38% en France, 20% en Allemagne et 42% en Italie), ils ne sont que 10% en Suisse (source : Swisscable). Prix surfaits et richesse de l’offre analogique expliquent la différence – si bien que beaucoup d’usagers ne comprennent pas pourquoi ils devraient renoncer à une trentaine de chaînes à prix abordable, bonnes pour tous les postes.

Toutefois, la télévision analogique a ses jours comptés. Cablecom, le pape du téléréseau indigène (la moitié des foyers cablés, soit 1,5 million de clients), numérise à tout va, tandis qu’il appauvrit son offre analogique au point de susciter l’intervention du Conseil fédéral soucieux de sauvegarder les chaînes étrangères voisines, menacées par cette décision. Bluewin TV colonise depuis l’automne passé le réseau Swisscom avec des émissions à haut débit (ADSL). Sur le Web, les fournisseurs d’accès propulsent à leur tour la télé au bout des PC. Alors que la petite lucarne défile désormais sur les portables de dernière génération (même Kudelski s’y intéresse de près).

La Confédération, qui souhaite transmettre en tout autonomie radio et télévision à l’ensemble de la population – câbles et satellites appartiennent largement aux privés et relayent plus de 90% des foyers – bascule aussi vers la TNT. Le Tessin et l’Engadine captent déjà les chaînes nationales en qualité numérique via des stations terrestres. D’ici 2008, la SSR remplacera progressivement la diffusion traditionnelle de ses programmes dans tout le pays. La Suisse romande sera partiellement couverte au printemps 2007.

Les communes propriétaires de leurs téléréseaux proposent de leur côté et gratuitement à leurs abonnés la TNT par le câble. Concrètement, comme à Lausanne depuis janvier, on branche un décodeur – de 100 à 200 francs pièce – sur le réseau des Services industriels de la ville qui colporte informations, foot et feuilletons sur les écrans de la capitale vaudoise.

A l’avenir la TNT française, plutôt à la mode entre Savoie et Jura, pourrait déborder vers la Suisse à la barbe des abonnements payants de Bluewin TV ou de Cablecom, qui s’empresse de réduire de moitié ses tarifs à partir du 1er avril, bien plus effrayé par la concurrence naissante que par les remontrances de Monsieur Prix.

Finalement «le consommateur aura tout à y gagner: une offre plus riche et, parfois, des baisses de prix, comme aujourd’hui», soupire sur son blog Xavier Studer, journaliste à la TSR (14.11.2006).

L’extase technique, à son comble avec le «Triple play» – mariage megabyte d’Internet, du téléphone, et de la télévision – ainsi que la prolifération des chaînes – publiques, privées, payantes, thématiques, interactives – disponibles partout et n’importe quand, laisse entrevoir un univers de niches secrètes, de zappings intimes, de visions à la carte. Après avoir payé boîtiers et décodeurs, paraboliques et postes ultramodernes polluants et dévoreurs de courant. Après avoir compulsé offres et contrats d’une rare complexité dans l’espoir de dénicher le plus avantageux. Bref libre, mais captif d’un numérique totalitaire.

Dans l’euphorie du progrès télématique, que deux Suisses sur trois semblent toutefois négliger, le sens d’un tel développement passe au deuxième plan. Pourquoi transmettre de la télé de plus en plus vite, de mieux en mieux définie, éparpillée en mille canaux ? Est-ce que le nombre croissant des programmes et des émetteurs garantit le libre choix du spectateur ? Ou incite-t-il la production de contenus variés et de qualité, quand on sait que sexe et sport se taillent la part du lion quel que soit le support ? Bref, la télé se numérise, presque fatalement, sans horizon véritable, sinon une sorte d’inertie technologique qui tourne à vide. Elle emporte notre regard avec elle, curieusement aveugle, empêché de voir. Hypnotisé par les 1 et les 0 qui clignotent en discontinu. A la fin, rien ne saura nous distraire d’un film palpitant ou d’un match explosif. Car le divertissement gèle toute révolte, surtout plongé dans un écran plasma.

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