Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
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Les débuts de DP : Né en 1963

On est en 1963. La Suisse est sortie de son réduit comme on sort de chez soi quand il ne pleut plus. Elle découvre la société de consommation ; elle met en place, avec l’AVS, un début de sécurité sociale qui ne mérite pas d’être appelée Etat-providence. L’économie tourne à plein. Fini le pessimisme de l’immédiat après-guerre où les entreprises étaient incitées à faire des réserves de crise. L’immigration et l’inflation emballent la machine. Ça surchauffe. Conscient de cette mutation, la Suisse prépare une exposition nationale pour s’interroger à haute voix. Sera-t-elle à l’étroit quand elle comptera dix millions d’habitants ? Tel était l’environnement quand fut mis à l’eau, petit bateau de papier, Domaine Public. Dans le premier numéro, signé collectivement, nous répondions à la question : «Qui est derrière Domaine Public ?».
Nous citons :

«Les hommes
Les collaborateurs de Domaine Public sont des «amateurs». C’est-à-dire qu’ils ont tous un métier… qui les occupe. Au temps où triomphent les spécialistes, les professionnels, les technocrates de la gestion publique, l’amateurisme dans ce domaine donne tout son sens à la démocratie.

L’argent
Nous n’avons pas touché pour ce lancement ni l’or de Moscou, ni les subventions de Pro Helvetia. Pour partir, on s’est «cotisé» ; pour poursuivre, on aura des abonnés.

La couleur
La plupart d’entre nous sont déjà engagés que ce soit dans le mouvement syndical, ou dans des mouvements politiques, ou parapolitiques – la majorité se rattache au parti socialiste – et tous ils entendent rester fidèles à ces engagements propres. Ils pensent que :

  • des problèmes absolument nouveaux se posent à la pensée politique et qu’ils doivent être brassés, agités par des citoyens qui n’engagent qu’eux-mêmes. Il faut un ban d’essai des idées.
  • que rien de constructif ne pourra être tenté sans le souci d’animer, réanimer, rapprocher les mouvements syndicaux, sociaux et culturels, coopératifs, politiques.

Le programme
Voir l’éditorial du premier numéro.

L’efficacité
Au temps des conformismes et de la dépolitisation, 2 000 lecteurs (ou plus) qui lisent et qui participent font le poids.» Les signataires étaient : Gaston Cherpillod, Jean-Jacques Dreifuss, Ruth Dreifuss, Pierre Furter, André Gavillet, Jean-Jacques Leu, Marx Lévy, Pierre Liniger, Jacques Morier-Genoud, Philippe Müller, Christian Ogay, Jeanne-Marie Perrenoud, C.-F. Pochon. En 1963, les DPéistes sont, par leur âge, de 20 à 40 ans, génération d’avant-guerre. Par conséquent des aînés par rapport aux soixante-huitards. Les dates ont leur importance. Elles renvoient non seulement à l’histoire, mais aussi à la démographie et, plus précisément, à l’emboîtement des générations. La natalité, durant la crise économique, des années trente fut très faible. De surcroît,  l’école procédait à des sélections sévères et précoces. Ainsi les Lausannois entraient au collège classique cantonal sur examen, donc par concours, à neuf ans et demi. Or, à cette époque, les grandes facultés de l’université (droit, lettres, médecine) exigeaient un baccalauréat avec latin. Il fallait donc monter à dix ans dans l’ascenseur social ! Les filles de leur côté suivaient une filière séparée. Le gymnase cantonal sortait chaque année une centaine de bacheliers. C’était suffisant pour répondre aux besoins d’une société fermée.

De fermée elle devint ouverte, sous l’effet du baby-boom et de l’immigration de centaines de milliers de travailleurs étrangers. Une génération au recrutement étroit avait pour mission de répondre aux besoins d’une société en croissance exponentielle. Mais les structures politiques, confortées idéologiquement par la guerre froide, n’évoluaient pas au même rythme. La Suisse restait un pays de notables, les cantons demeuraient le fief des partis dominants, radical ou conservateur catholique.

Dans son premier numéro, DP reprenait une analyse du politologue Jean Meynaud sur l’appartenance professionnelle, en 1959, des parlementaires suisses, conseillers nationaux et conseillers aux Etats (Les organisations professionnelles en Suisse, Payot, 1963.) Le décompte est significatif. On recensait 21 conseillers d’Etat au National et 12 aux Etats, 18 membres d’un conseil municipal au National, 36 fonctionnaires d’associations ou de fédérations au National et même, marque d’intégration, 15 journalistes au National et 2 aux Etats. Enfin, sans surprise, les agriculteurs sont en force : 25 dans la chambre du peuple, 4 au Stöckli. Telle était l’équation du réformisme qui nous était posée. Les besoins exceptionnels d’une société en expansion, le faible potentiel démographique de la génération appelée à y répondre, souligné par l’ossification perdurante des structures et du personnel politiques.

A l’épreuve
Les thèmes de DP bimensuel étaient ceux vers lesquels se portaient l’actualité et l’intérêt de l’équipe rédactionnelle. On en aura une bonne idée par le référendum organisé auprès de nos lecteurs pour savoir qu’elles devaient être les priorités (voir encadré). Mais, si l’on se limite aux domaines capitaux de l’économie et de la politique, quelle leçon se dégage avec le recul ?

I. Economie
Ce qui nous a frappés d’emblée, en 63, c’est le confidentialisme helvétique, justifiant, antonyme, le titre du journal Domaine Public. Hoffmann-Roche nous fit savoir que son rapport annuel n’était pas public. Nous ne l’avons obtenu qu’en passant par la bibliothèque économique de l’Université de Bâle. Nestlé, à la même date, ne publiait pas de bilan consolidé.

Une nomenklatura, se cooptant, occupait les fauteuils d’administrateurs des grandes sociétés. Le conseiller fédéral, Max Petitpierre, retiré des affaires publiques, illustra ce quadrillage en occupant  simultanément un siège à Nestlé (présidence), Brown Boveri, Ebauches,Ciments Portland, Société suisse de réassurance, ce que nous appelions  dans l’éditorial du deuxième numéro, son «proconsulat». Les grandesbanques resserraient encore le maillage. DP fut ainsi le premier à  établir un classement des membres de la nomenklatura selonl’importance, mesurée par le capital social des sociétés auxquelles ils appartenaient. L’intention n’était pas de donner des noms et d’attribuer des numéros, mais de caractériser le capitalisme suisse, ce  que nous fîmes dans des cahiers spéciaux retraçant l’histoire de chaque secteur. En revanche, en 63, dix-huit ans après la fin de la guerre qui nous avait fait ressentir à quel point nous étions solidairement embarqués sur le même bateau, les idées de participation des salariés à la plus-value, au capital social, étaient encore reçues sinon dans les  faits, du moins dans le débat.Aujourd’hui. Dans son insolence et sa bonne conscience, la nomenklatura  a connu, avec Swissair, son grounding. Mais, en limitant les cumuls,elle est toujours en place(s). Qu’on se réfère par exemple au conseil  d’administration de Nestlé ! Le confidentialisme, sous la pression dela bourse, des analystes financiers, des institutionnels, a nettement reculé, tout en s’efforçant de maintenir en zone d’ombre la rétribution du conseil d’administration et de la direction générale. Les chiffres  faramineux sont finalement tombés, créant, dans le pays, un choc, une prise de conscience de classe, tant l’écart avec le salaire moyen est colossal. A DP, nous discutions souvent de l’écart des salairesacceptables dans une société juste : de 1 à 3 ou 1 à 10, par exemple.  Mais 1 à 400 est en quelque sorte hors cadre. Or il ne s’agit pas d’uncas unique, de celui d’une vedette sans signification généralisable, mais du tarif que pratiquent les sociétés de niveau mondial. Et c’est  le signe d’une mutation du capitalisme suisse, devenu un capitalisme àprédominance financière.

Les chiffres du produit national brut (PNB) le révèlent. Le solde du revenu des capitaux est de 56 milliards. Ceux qui ont été investis et placés à l’étranger par la Suisse ont rapporté la somme extraordinaire de 125 milliards. Certes ces chiffres records ne résument pas toute l’activité de l’économie suisse qui travaille aussi pour le marché intérieur, qui compte tout un réseau de PME. Le solde de la balance des capitaux correspond à 15% du PIB. Mais ces 15% sont uniques au monde. Et il nous pose des questions pressantes :

  • comment se fait la répartition des revenus tirés de l’étranger ? N’accentuent-ils pas fortement les inégalités ? Les revenus des managers, au lieu d’être considérés comme exceptionnels, ne sont-ils pas un signe révélateur de ces inégalités ?
  • la Suisse a-t-elle une surface porteuse suffisante pour tenir ce rôle dans les échanges financiers mondiaux ? Ce succès ne le rend-il pas plus vulnérable ?
  • l’idéologie financière ne nous éloigne-t-elle pas, irrémédiablement, de l’esprit communautaire tiré des relations de travail ?
  • le succès mondial ne risque-t-il pas paradoxalement de nous isoler ? Les premiers sont par définition seuls à leur rang. Mais ne serons-nous pas inévitablement portés à maintenir les causes de cette réussite ? Par exemple le secret bancaire, dans l’interprétation indéfendable que nous en donnons, devenant cause nationale.

II. Politique
Comment ne pas s’interroger dans les années soixante sur l’efficacité de la participation socialiste au Conseil fédéral ? Le bilan n’était pas négatif : accélération de la politique sociale, développement des universités, grands chantiers des routes nationales, ouverture de la politique étrangère. Mais nous étions de ceux qui réclament que l’ensemble du collège traduise par un programme minimum ses choix politiques.

Et, en 1966-1967, nous avons voulu prendre le risque de proposer deux réformes que la gauche pourrait faire avancer. La première concernait une réforme fiscale, en trois points : TVA, imposition des personnes morales par la Confédération seule, des personnes physiques par les cantons, mais avec concordat, rendu de force obligatoire empêchant la sous-enchère déloyale. La deuxième proposition concernait l’Europe que nous mettions «au centre de nos préoccupations». Nous étions persuadés que l’Angleterre allait lâcher ses partenaires de l’AELE et que nous devions préserver nos propres choix, y compris celui de l’adhésion : «A force de songer à notre souveraineté nationale, écrivions-nous en conclusion, nous en oublions la détérioration de notre indépendance nationale.» Aujourd’hui. Ces deux grands sujets ne sont plus d’actualité. La réforme des fiscalités, cantons-Confédération, est devenue un exercice d’école. Quant à l’Europe, le sujet est conservé sous vide. De toute façon, nous ne sommes plus en situation de libre choix comme il y a quarante ans.

D’autres thèmes ont été introduits dans le brassage d’idées. Qu’on se réfère aux cahiers spéciaux que nous avons édités (voir encadré). On regrettera que quelques propositions n’aient pas été retenues dans le débat politique, simples bulles de savon irisées puis éclatées, disparues (voir, par exemple, dans Le Temps politique, le contrôle du gouvernement par ordonnances). Il faut constater encore que le sujet des réformes institutionnelles n’obtient aucun écho, par exemple la surreprésentation au Conseil national des partis dominants dans les petits cantons en raison d’une application faussée de la proportionnelle si l’on se réfère aux critères du Tribunal fédéral. Mais il faut d’abord constater que, contrairement aux années soixante, la démographie joue contre le réformisme. La génération baby-boom entre en retraite. Sa prise en charge exige des moyens supplémentaires. Situation qui met en position de force la droite conservatrice. Elle a adopté une fois pour toutes la règle : pas d’augmentation de la charge fiscale ! pas d’élévation de la quote-part des prélèvements obligatoires ! Ce qui signifie puisque les besoins augmentent sans contestation possible, réduction des prestations, par exemple élévation de l’âge de la retraite. L’incapacité scandaleuse des partis d’assurer un refinancement correct de l’AI est la démonstration de cette politique de contre-réformisme. S’il fallait aujourd’hui définir un programme minimum des partis associés au pouvoir, il faudrait mettre en priorité le financement des assurances sociales.

Pour ne pas conclure
Les rédacteurs de DP ont toujours été animés par la conviction que la plus-value que dégagent les travailleurs dans une entreprise et dans une société démocratiquement organisée doit être acquise et redistribuées à ceux qui la créent. Les outils de cette socialisation, tels que nous les avons imaginés, n’ont pas été créés : fonds syndical de placement, droit des travailleurs sur les bénéfices non distribués et réinvestis dans les entreprises, épargne négociée, y compris l’épargne-temps, politique coordonnée des caisses de pension pour la part représentant l’épargne des salariés. A défaut de ces outils de participation directe, on doit au moins obtenir que la redistribution se fasse par la qualité des services publics, des écoles, des hôpitaux… Le niveau de ces services est en Suisse élevé. Mais il faut s’inquiéter de l’écart grandissant entre, pour parler simple, le riche et le pauvre et du sous-financement affaiblissant nos assurances sociales. La réussite économique est certes avérée, non sans risque d’égoïsme national et d’isolement. Nous sommes entrés dans l’ère du contre-réformisme. A son lancement, DP était composé à la linotype, qui fondait chaque ligne, au plomb, d’un seul bloc. Aujourd’hui, Internet assure des communications instantanées et mondiales. On peut s’y noyer, mais on peut y trouver sa place. C’est le pari. Mais une certitude : si les canaux de transmission ont changé, la justification de l’action est la même.

DOMAINE PUBLIC

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