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Globalisation : Un monde encore imparfait

Dans
son dernier ouvrage, Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, se
dresse contre les excès du marché et des libéralisations qui pénalisent
les plus pauvres.

icone auteur icone calendrier 15 décembre 2006 icone PDF DP 

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Ce qui fait la force de Joseph Stiglitz, c’est tout d’abord qu’il est l’auteur de la théorie de l’information, c’est-à-dire qu’il a prouvé que la concurrence parfaite n’existe pas et qu’il y a toujours une des parties en jeu qui en sait plus que l’autre et qui peut la dominer. C’est pour cette théorie qu’il a reçu le prix Nobel d’économie en 2001. D’autre part, son passé de conseiller de Bill Clinton et d’économiste en chef de la Banque mondiale l’a fait participer au premier rang à des événements qu’il critique maintenant. Du reste, à plusieurs reprises dans son dernier livre, il décrit ses positions de l’époque et comment il a été minorisé.

Un autre monde. Contre le fanatisme du marché (Fayard, 2006) fait pendant à Un autre monde est possible si… (2004) de Susan George, avec autant de force et autant d’humanisme. Les adversaires de la globalisation peuvent se régaler des histoires internes du Fonds monétaire international (FMI) et dire «on l’a toujours dit». Cependant la réalité est bien pire que tout ce qu’on a entendu et Stiglitz a des mots extrêmement durs pour ses anciens collègues de la Banque mondiale qu’il a quittée en claquant la porte. Par exemple, il accuse le FMI d’être à l’origine des crises financières argentines, depuis les années nonante, et russes, où les deux pays ont perdu 40% de leur PIB. Avec quelques cas exemplaires, il montre ce que cela signifie pour les peuples qui sont mis en demeure de payer.

Les méfaits du libre-échange

Stiglitz avait déjà critiqué l’ajustement structurel et l’approche monolithique et indifférenciée du FMI dans La grande désillusion, publié en 2002. Maintenant il avance des propositions concrètes, toutes réalisables. On regrette seulement qu’il n’aille pas plus loin. Mais ce sera peut-être pour un troisième livre.

Partant du postulat que «les accords de commerce passés n’ont été ni libres, ni équitables», qu’«ils ont ouvert les marchés des pays en développement (PED) aux produits des pays industriels sans pleine réciprocité» et que «les politiques et les économistes qui promettent que la libéralisation du commerce va améliorer le sort de tous sont des imposteurs»,  il accumule les pages, chiffrées et documentées, sur les méfaits de l’ALENA, l’accord entre les Etats-Unis et le Mexique, ou ceux des subventions agricoles. «Les pays en développement doivent bénéficier d’un traitement différent» et il faut arrêter avec «le principe de réciprocité pour tous et entre tous, quelles que soient les situations». Stiglitz propose une ouverture totale des marchés du Nord à TOUS les produits des pays les plus pauvres, sans réciprocité, sans conditions économiques ou politiques.

L’Uruguay Round de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a restreint la gamme d’instruments à disposition pour encourager l’industrialisation. Selon l’auteur, il faut les réintroduire, protéger les industries naissantes par des droits de douane, autoriser les subventions agricoles. Mais ces dernières coûtent cher et l’Etat a beaucoup de tâches à financer. Dans ce sens, l’aide internationale au développement devrait subventionner les agriculteurs du Sud qui se trouvent en compétition avec des produits subventionnés venant du Nord, comme le lait et les produits laitiers, le coton, le sucre, le maïs, le riz, etc., afin de rétablir l’équité.

Des tribunaux contre le dumping

Stiglitz continue avec la suppression des escalades tarifaires, ce moyen pernicieux qui fait que plus un produit a de valeur ajoutée, plus il est taxé, moyen très efficace pour maintenir les pays en développement dans la pauvreté. Il propose de supprimer les obstacles non tarifaires et d’instituer des tribunaux indépendants pour décider s’il y a dumping ou non.

«L’injustice commence dès le départ lorsqu’est fixé l’ordre du jour» des négociations. Les pays du Nord ont imposé de passer aux services à forte intensité en compétences, aux flux de capitaux et aux droits de propriété intellectuelle. Au contraire, les domaines intéressants pour les PED sont «les services à forte intensité de travail et les flux migratoires. Certains thèmes nouveaux (devraient être) ajoutés : comme la lutte contre la corruption, les ventes d’armes, le secret bancaire et la concurrence (fiscale)», autant de problèmes qui nécessitent une coopération internationale.

Il faudrait un système judiciaire qui fonctionne. A l’heure actuelle, si les Etats-Unis perdent un «procès» à l’OMC, notamment celui sur le coton, ils n’ont rien à craindre car les pays gagnants n’ont pas les moyens d’exiger l’application du jugement. Mais Stiglitz propose que les pays en développement puissent «vendre leur droit de mise à exécution d’une décision». D’autres plaignants, sur d’autres affaires, pourraient les utiliser dans l’attente du jugement, ce qui inciterait à régler les différends plus vite.

Perdants et gagnants

L’ouverture des marchés du Nord produit des gagnants et des perdants. Des emplois sont supprimés quand le travail passe d’un pays à l’autre. Les taux de chômage en Europe restent élevés, ceux qui perdent leur emploi n’en trouvent pas un autre mieux rémunéré et le secteur privé ne fait pas les investissements nécessaires pour créer de nouveaux postes. «Lorsque les salariés passent d’emplois protégés peu productifs au chômage, c’est la pauvreté qui augmente, pas la croissance.» Stiglitz envisage l’intervention de l’Etat pour soutenir la création de nouvelles activités, et il faut surtout «un impôt sur le revenu plus progressif», il faut que les gagnants de la globalisation payent pour les victimes, pour qu’elles puissent retrouver des emplois mieux rémunérés et qualifiés.

Il serait aussi intéressant d’entendre Stiglitz sur la consultation publique lancée par Peter Mandelson, le commissaire européen au commerce, sur les instruments de défense commerciale de l’Union européenne, notamment pour se protéger des importations chinoises. Tout l’arsenal de quotas et de restrictions volontaires fera certainement son apparition. L’effet sera de pousser la Chine à produire des articles plus sophistiqués, à forte valeur ajoutée, ce à quoi elle se prépare du reste. Situation déjà vécue avec les textiles : c’est en interdisant aux pays du Sud d’exporter du fil, puis du tissu, qu’on les a poussés à produire des vêtements.

Un autre monde foisonne ainsi d’idées et se lit comme un roman policier. Stiglitz traite aussi de la dette, des brevets, de l’environnement, etc. en plaidant en faveur d’une globalisation juste, où les pays du Nord n’exploiteraient plus les pays du Sud comme pendant la colonisation.

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