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Lecture : La lutte non finale

«Il n’y a pas de lutte finale mais des luttes toujours renouvelées.» (Pierre-Yves Maillard)

icone auteur icone calendrier 15 décembre 2006 icone PDF DP 

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Jaurès, dans l’avant-propos à Action socialiste, recueil d’articles, regroupés en 1890, écrivait : «De jeunes amis m’ont demandé la permission de réunir, en un ou plusieurs volumes, un choix de mes articles et discours. Un moment, j’ai hésité. Je craignais qu’on ne vît là une sorte de préoccupation littéraire peu convenable à un militant.»

Pierre-Yves Maillard, qui place Jaurès au premier rang de son panthéon, n’a pas vu d’incompatibilité entre militantisme et création littéraire. L’exposé de ses convictions, dans des entretiens, bien conduits, avec Philippe Le Bé, est précédé d’une nouvelle, Décembre, récit de l’histoire du XXe siècle qu’un vieux militant brosse, à grands traits, pour une jeune femme qui l’écoute silencieuse. La création littéraire est «convenable», contrairement à la coquetterie de l’avant-propos de Jaurès, même pour un militant, mais elle a ses difficultés (distinguer le monologue intérieur du monologue écouté) et le souci d’écriture ne va pas sans la recherche de quelques effets qui distraient. Bref, la nouvelle est intéressante surtout par la visée de l’auteur telle qu’il la commente dans ses entretiens. Il faut donc prendre l’ouvrage comme un tout.

Jaurès

Les socialistes admirent Jaurès comme certains lettrés aiment Victor Hugo. Même si le verbe est admirable, trop d’éloquence XIXe ne permet plus d’y trouver une source d’inspiration contemporaine. Pierre-Yves Maillard rompt avec cette consécration statufiante. Il fait de Jaurès un modèle, un phare. Il évoque d’abord le Jaurès réformiste. Jaurès ne fut jamais ministre, mais il a participé à certains compromis quand ils permettaient des avancées. Ce qui lui valut d’être vilipendé par Guesde et les marxistes. «Dans ce débat, déclare Maillard, il a constamment rappelé que tout progrès, aussi modeste soit-il, était bon à prendre. Mais quand on l’a forcé à reculer, il n’a pas cédé.» Admiration et identification.

Jaurès, c’est aussi le combattant de la paix, immortalisé dans cette action par son assassin. Alors qu’en juillet 1914, le jeu des alliances, comme un engrenage que rien ne pouvait arrêter, entraînait les gouvernements vers la guerre, Jaurès jusqu’au bout refusait de croire à l’inévitable. En socialiste, il refusait la fatalité historique.

Mai 1968

Pierre-Yves Maillard n’est pas un soixante-huitard, puisqu’il est né en 68. Mais il condamne le mouvement, catégoriquement, à sa manière. En une phrase, avant de passer à la critique de fond de mai 1968, il relève «des aspects positifs», dans le domaine des libertés civiles, droits des femmes, libération sexuelle. La liste des mérites est un peu courte. Car 68 fut aussi une révolte contre l’autoritarisme et sa forme bureaucratique, centralisatrice, caractéristique de la France et, idéologiquement, une contestation contre la mainmise stalinienne. Ce ne sont pas les slogans qui comptent, «sous les pavés, la plage», mais la critique du pouvoir institutionnel (cf. DP n° 94, 30 mai 68). Si, comme nous le fîmes à l’époque, on fait le choix d’une société de croissance économique, seul moyen de satisfaire les besoins nationaux et le démarrage du tiers-monde, d’une société régulée, il est d’autant plus important, sans se réfugier dans l’utopie de l’autogestion, de promouvoir la décentralisation, le pouvoir délégué, les formes diverses de participation.

Certes, mai 1968 a échoué dans la mesure où il n’a pas laissé derrière lui des institutions originales marquées du nouvel esprit. Ce ne fut pas une révolution. Certes, des slogans comme «interdit d’interdire» ont pu être récupérés par des néolibéraux et des agences publicitaires. Il n’en reste pas moins que, comme expérience historique, mai 1968 pose aux socialistes l’obligation d’unir, dialectiquement, pouvoir collectif renforcé et libertés concrètes. A faire unilatéralement la critique de mai 1968 on risque d’être identifié à ceux qui mènent la contre-réforme.

Démocratie

Les animateurs de mai 1968, dit Maillard, ont commis l’erreur stratégique d’offrir à de Gaulle l’occasion de faire appel au suffrage universel et de remettre en selle la droite pour une bonne dizaine d’années. Encore qu’on peut se demander si 81 aurait été possible sans 68. Mais Pierre-Yves Maillard ne s’attarde pas sur le socialisme mitterrandien.

La démocratie est au centre de sa réflexion. D’abord comme social-démocrate, cela va sans dire. Mais il s’arrête plus particulièrement aux vertus de la démocratie directe. Les votes sont toujours significatifs, même lorsqu’ils confirment des positions de droite. Il faut chaque fois entendre le signal et y répondre par d’autres propositions. La démocratie directe permet aussi au parti socialiste de participer au pouvoir avec la droite dure sans perdre son âme puisqu’il a toujours la possibilité de faire connaître sa position et d’en appeler au peuple. Enfin la démocratie directe permet de contester certains alignements sur Bruxelles et de renforcer la défense du service public. C’est vrai, mais, dirons-nous, le référendum permet aussi de bloquer toute hausse des impôts et plus particulièrement celle de la TVA, dont le taux est inscrit dans la Constitution. Il en résulte un sous-financement de la politique sociale imposé par la droite. Malgré ces aléas, le vice-président du PS peut affirmer : «Bref, je n’ai ni peur ni honte de le dire, la sociale démocratie suisse est, en Europe, la plus présentable.»

Vie et politique

Dans ces entretiens, qui abordent d’autres thèmes politiques et sociaux, on glanera aussi quelques confidences personnelles, rares. Curieusement, dans ce livre si engagé, on découvre une réflexion sur les limites de la politique. Elle n’est pas toute la vie. L’incipit de la nouvelle Décembre est : «On a fait une heure d’autoroute pour sortir de Sao Paulo.» Il y a d’autres espaces que ceux où l’on s’engage et d’autres vies possibles après la politique. C’est cette distance, inattendue dans un livre aux affirmations catégoriques, que le doute ne semble pas effleurer, qui donne au militantisme son humanité sans langue de bois.

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