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Livres : Nouvelles du coeur et de l’abîme

Les éditions Navarino, fondées par Laurent Schlittler en 2004, publient deux nouveaux ouvrages entre amour et étrangeté.

Love de Philippe Testa

Desperate Housewives s’empare de la littérature. Philippe Testa écrit l’amour comme une série à la télé. Love, sa deuxième œuvre après far-west / extrême-orient publié aussi chez Navarino en 2004, traque les couples, à faire et à défaire. Il est question de séduction, de lassitude, de prince charmant, d’hormones dans un juke-box improbable qui accompagne chaque titre avec une chanson ou un morceau d’anthologie. Voulez-vous de Abba ouvre la danse jusqu’à Long Slow Goodbye de Queens of the Stone Age. La colonne sonore, à la fois intime, sortie de la mémoire de l’auteur, et collective, reconnaissable par ses lecteurs, donne le ton à chaque nouvelle. Elle crée l’ambiance, l’atmosphère où les récits vont se lover et mener leur action où l’on meurt de ses envies, l’on bafouille ses misères, l’on cherche son salut, l’on cause sperme et éternité.

Voyage Astral, la première séquence, balise d’emblée l’aire de jeu du  livre tout entier. «Lucas voulait sa place au soleil et un accès à cet univers de bonheur qu’offrait le sexe opposé.» Filles et garçons, d’un épisode à l’autre, répètent les mots et les gestes tragi-comiques de l’amour et du sexe, sans issue. A l’image d’un feuilleton, qui recommence et tourne en rond, Love compile, semblable à un album de «best of», les rencontres ratées, les passions passées, les baisers donnés ou seulement fantasmés, les vraies fausses trahisons, les rages refoulées, les regrets somatisés et surtout les bribes de conversations amoureuses toujours frustrées, tronquées, muettes. Les personnages parlent, se confient, racontent victimes du cœur, corps et âme, et prisonnier du langage : seul moyen de dire le trouble, l’impuissance, le désir, mais fatalement étranger.

Philippe Testa se débat avec la comédie humaine des sentiments. Il tente un inventaire, pareil à la table périodique des éléments. Il considère les cas et les variantes d’une obsession commune : l’autre à aimer, à prendre, à laisser, à blesser, à oublier. Il distingue et il permute presque scientifiquement les rôles, les drames, les chutes entre le trivial (Exotique) et le sublime (Argentine) sans oublier les gens du milieu, la médiocrité, le lot quotidien de joies, de malheurs, d’humiliations et de mesquineries dans un bureau anonyme ou sur la plage de Benidorm. Presque, car le déraisonnable, la folie, la part maudite, dirait Bataille, menace à tout moment. Heureusement. Et peut même s’incarner dans un poisson rouge (Un monde presque parfait) qui indique une sortie inespérée à l’auteur et à ses créatures afin d’échapper à leur destin de série télévisée.

A l’étranger de Sophie Horvath

L’œil qui semble s’enfoncer dans le crâne, dans les pensées, de la  protagoniste à quelques mesures de la fin d’un concert. L’effroi au milieu du public ignare. Et Charles, qu’elle connaît à peine, partenaire d’un soir, à côté d’elle, absent et absorbé par la musique. La fuite aux toilettes pour découvrir dans le miroir son visage intact, en larmes, avant de quitter son compagnon accoudé au bar, sans dire un mot, soulagée et terrorisée.

En quelques lignes, Sophie Horvath dévoile l’abîme qu’elle explore tout au long des huit nouvelles rassemblées dans A l’étranger. Un gouffre qui inquiète les vies ordinaires des personnages, aspirés vers des zones inconnues, peuplées de trous noirs. L’insignifiant – sans histoire – bifurque vers une singularité, un accident qui retourne le monde et l’émerveille entre stupeur et terreur, qui provoque le récit, l’écriture. Comme le pêcheur, allant à son habitude le long de la rivière, qui découvre une sirène dans un chaudron. Halluciné, hypnotisé, il lui coupe la queue. Puis l’embrasse alors que des jambes ensanglantées poussent à sa place et libèrent la femme poisson qui s’enfuit aussitôt. Comment ne pas penser aux Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe ? Le cours anodin des choses accouche soudain du merveilleux, hors du commun. Le précipice s’ouvre dans un regard, dans la mémoire, dans les corps mêmes des personnages. Ainsi des tremblements, rappelant les vibrations du métro qui passe sous son appartement, saisissent Fetnat, un ouvrier africain à peine installé à Berlin, loin de sa fiancée qu’il doit bientôt épouser. Parfois il engloutit un aéroport entier. Dora sort de l’avion et elle débarque littéralement à l’étranger, un lieu impossible. Dans un univers de jeu d’échecs, où la vie glisse d’un carré blanc à un carré noir. Où les employés crient «Mat ! mat !».

Le scandale – qui déclenche l’histoire, qui la sort de ses gonds – arrive cependant sans crier gare. Sophie Horvath frappe des textes précis, factuels, empiriques. L’action, physique ou mentale, s’enchaîne linéaire, sèche, elle rapporte, ni plus ni moins. Il n’y a pas d’effets ou de figures spectaculaires. Par moments, Robert Walser, le style franc au scalpel des Enfants Tanner, fait surface. Finalement, c’est bel et bien la description, froide et distancée, qui met le mieux en abîme, dans une grimace de frayeur, le trouble de l’être face à l’étrangeté qui dévore son existence.

Sophie Horvath est née en 1966
à Paris de parents hongrois. Elle a étudié la philosophie à la Sorbonne et à l’EHESS, avant de déménager à Berlin juste avant la chute du mur. Elle y a étudié le cinéma à l’école de cinéma de Berlin-Ouest (DFFB). Scénariste de formation, elle collabore avec différents réalisateurs. Parallèlement, elle travaille comme traductrice indépendante. Elle vit aujourd’hui à Paris.

Philippe Testa est né en 1966.
Il vit à Lausanne, est marié et père de deux filles. Après des études de Lettres, il a exercé différents métiers avant de devenir enseignant. Il fait aussi de la musique (punk-rock) depuis 25 ans.

Ces ouvrages peuvent être commandés sur le site des éditions Navarino.

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