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Place financière tessinoise : Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse

La
gestion de fortune pour riches Italiens prospère au Tessin, alors que
personne parle de l’activité locale d’épargne et de crédit pratiquée
par la Banque cantonale et les caisses Raiffeisen. Mais les choses
pourraient changer à l’avenir.

La place financière tessinoise réserve toujours des surprises : le plus ancien opérateur de fonds spéculatifs en Suisse ne s’appelle ni UBS, ni Credit Suisse, mais Banca del Ceresio, Lugano. Une banque d’investissement contrôlée par la famille Foglia, spécialisée depuis 25 ans dans les placements à hauts risques comme les fonds spéculatifs («hedge funds»). Contrairement aux fonds conventionnels, il ne s’agit pas d’acheter des papiers valeur dont on espère voir augmenter le cours. Les fonds spéculatifs sont en plus systématiquement liés à des opérations à terme sur des valeurs dont ils attendent une baisse du cours. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre, le profit dans tousles cas, indépendamment des fluctuations boursières. L’utilisation des instruments financiers dérivés nécessaires dans ce but est complexe, mais au début des années quatre-vingt, Antonio Foglia a trouvé auprès du spéculateur new-yorkais et philanthrope George Soros un bon maître à penser. Aujourd’hui, le tessinois Foglia fait figure jusqu’à Milan d’expert des fonds spéculatifs, et la place financière tessinoise est devenue une base pour ce type de placements en provenance du nord de l’Italie. En septembre dernier, Kairos Partners – gros fournisseur de fonds spéculatifs en Italie du nord – a ouvert une succursale à Lugano. Selon les tout derniers chiffres du «Centro di Studi Bancari», la boîte à idées de l’Association tessinoise des banquiers établie à Vezia, près de Lugano, cette activité spécifique tourne à plein régime, comme toute la place financière. En 2005, il y avait au Tessin 78 banques représentant près de 8 000 places de travail. Elles réalisaient quelque 19% du produit national brut (PNB) régional. Pour l’ensemble de la Suisse, la part du secteur bancaire est d’environ 9 pour cent du PNB, soit la moitié de ce qu’elle est au Tessin. Ces chiffres ne reflètent que l’activité bancaire pure. Si l’on prend en compte tout le secteur financier et que l’on y inclut les avocats, les administrateurs fiduciaires, les conseillers ainsi qu’une partie des activités hôtelières, culturelles et de divertissement, la part totale de la finance pourrait atteindre approximativement un tiers du PNB tessinois. Aujourd’hui, la moitié des recettes fiscales environ provient du sud du canton. Pour l’ensemble de la Suisse, ces chiffres sont eux aussi à diviser par deux. C’est au Tessin que la finance a le plus d’importance pour l’économie régionale.

Banques tessinoises, argent italien

L’activité de loin la plus importante pour les banques tessinoises florissantes est la gestion de patrimoine et autres services financiers pour les entreprises italiennes et les riches Italiens. Plus de 80% des dépôts de titres administrés au Tessin sont en mains étrangères. En tant que moteur italien de la plaque tournante financière Suisse, le Tessin dépend pour le meilleur et pour le pire, de la marche des affaires chez son voisin du sud. Cela alors que les deux autres places financières internationales Zurich/Bâle et Genève/Lausanne sont organisées de manière globalement diversifiée. D’un point de vue géopolitique, l’activité italienne constitue un gros risque pour la place financière tessinoise.

Une monoculture de la gestion de fortune italienne

Mais les banquiers tessinois n’ont rien voulu savoir lors d’un débat public récemment organisé par le «Centro di Studi Bancari». Franco Müller, administrateur délégué de l’aire de marché Italie au Credit Suisse, a déclaré avec optimisme : «Après l’Angleterre et l’Allemagne, l’Italie est notre troisième plus important marché national et son potentiel est énorme.» Tandis que son collègue Giorgio Ghiringelli, président de la Banca della Svizzera Italiana, ajoutait : «Le retrait de capitaux après l’amnistie fiscale italienne a été inférieur à ce que nous redoutions.»  Peut-être. Mais comme plus de 80% des employés de banque tessinois travaillent pour l’activité italienne des grandes banques, banques étrangères, banques opérant en bourse et banques internationales de commerce, la notion de «gros risque» ne peut pas être escamotée aussi facilement. D’autant moins que la gestion de fortune est une activité cyclique. Si la bulle boursière actuelle éclate – depuis que le capitalisme existe, chaque bulle financière a éclaté -, la branche surdimensionnée devra être raccourcie. L’effondrement de la bourse entraînerait avec lui l’économie réelle italienne et l’économie régionale tessinoise liée à la finance connaîtrait de sérieux problèmes. Le secteur souffre aujourd’hui déjà de problèmes structurels chroniques : dette publique élevée, corruption endémique, baisse de compétitivité de l’économie, pour n’en citer que quelques-uns. Des pertes d’emplois et un recul des recettes fiscales en seraient des conséquences inévitables. Les conséquences du krach boursier de 2001 n’ont été qu’un signal d’avertissement. La place financière a alors perdu un millier d’emplois, alors que les recettes fiscales du secteur bancaire étaient réduites à la moitié, passant de 102 millions de francs en 1999 à 56 millions en 2002. Ce pourrait être encore pire lors du prochain krach, ou à la suite d’une nouvelle politique italienne d’allégement des impôts, combinée avec une plus grosse amnistie fiscale et une intensification radicale de la lutte contre la fraude. Même si les banquiers tessinois n’aiment pas l’entendre, le gros risque de l’économie régionale tessinoise réside dans sa monoculture de la gestion de fortunes italiennes.

Une faible propension à épargner

L’activité bancaire d’épargne, de crédit et de commerce de l’économie régionale tessinoise emploie moins de 20% des employés de banque du canton. La plus grande part revient à la Banque cantonale et aux banques Raiffeisen, depuis que l’UBS et le Credit Suisse se sont largement désengagés des activités locales peu lucratives. Avec environ 500 employés ou 7%du personnel, la Raiffeisen est fortement représentée au Tessin et gère plus de 40%  des succursales bancaires dans le canton. La Banca dello Stato (raison sociale BancoStato) compte, elle aussi, environ 500 employés ; les banques régionales Clientis ne sont pas représentées dans le canton. En ce qui concerne l’importance des activités régionales pour l’année 2005, le «Centro di Studi Bancari» chiffre les dépôts d’épargne et les obligations de caisse au Tessin à 13,7 milliards de francs et l’encours des prêts hypothécaires à 28,3 milliards. Calculés par tête, les dépôts d’épargne sont inférieurs à la moyenne suisse, contrairement aux dettes hypothécaires.

De l’argent, encore de l’argent, toujours plus d’argent

Plus de 80% pour gérer la fortune des riches Italiens, moins de 20% pour les affaires régionales : telle est la répartition inégale des deux domaines d’activité de la place financière tessinoise. En réalité, on devrait plutôt parler de deux places financières, car la disproportion est trop grande. La gestion de fortune est orientée vers les marchés des capitaux globalisés et vise un rendement maximal, exprimé en termes monétaires, pour les propriétaires du capital. Seule une minorité de la clientèle accepte des moins-values, justifiées par une durabilité écologique et sociale diminuant le rendement. La plupart des gens veulent de l’argent, encore de l’argent, toujours plus d’argent. Comme le célèbre financier néolibéral tessinois Tito Tettamanti l’a récemment déclaré au quotidien Corriere del Ticino : «La mentalité du héros Winkelried, qui a sacrifié sa vie en 1386 pour la victoire de la collectivité, a disparu aujourd’hui.»  Parce que l’activité d’épargne et de crédit d’une banque régionale est étroitement couplée à l’économie réelle, elle n’atteint jamais les hauts rendements financiers de la bourse. Ce n’est que pure logique, et Tettamanti a depuis longtemps quitté son Lugano natal pour Londres. On pourrait dire que Winkelried s’est mué en mercenaire des marchés financiers. Seulement, l’économie régionale tessinoise ne peut pas émigrer ; tout au plus peut-elle encore se tourner plus radicalement vers des placements nuisibles à l’environnement, indissociables d’une place financière extraterritoriale socialement néfaste. Afin d’empêcher cela et de remédier aux excès importuns des décennies passées, l’économie régionale a besoin d’un système bancaire diversifié, assurant aux PME un accès aux crédits. Une économie régionale – notez bien – qui a depuis longtemps sauté par-dessus la frontière du pays jusqu’en Lombardie. Aujourd’hui, la place financière tessinoise peut contribuer à l’avenir économique à long terme du canton en développant des services financiers pour l’expansion durable de l’économie régionale. Miser sur des activités à haut risque avec l’Italie pour continuer à créer des emplois hautement spécialisés et chercher à accroître les recettes fiscales accrues, c’est aller droit dans le mur.

Gian Trepp, analyste financier indépendant

Article paru dans Moneta, n° 4, 2006, journal de la Banque alternative suisse.

Les opinions exprimées par l’auteur n’engagent pas DP.

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