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Les langues de la Sarine (2) : Un mythe qui coule

Suite
et fin du voyage au fil de la frontière linguistique. Depuis Bulle
jusqu’à l’Aar, la rivière traverse muette la géographie des noms entre
français et schwitzerdütsch.

icone auteur icone calendrier 20 octobre 2006 icone PDF DP 

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La Sarine plonge dans l’Aar sous une falaise de molasse humide à deux
pas de Golaten et de la centrale nucléaire de Mühleberg, canton de
Berne. Un petit panneau jaune signale à peine l’événement sur les
berges, abandonnées à elles-mêmes. La frontière des langues se noie
dans une coulée gris verte. Le mythe, ou l’abus de langage, d’une
barrière géographique entre Suisse et Schweiz tombe à l’eau et file
vers le Rhin.

Pour s’en rendre compte, il faut reprendre le cours de la rivière
depuis le Pays d’Enhaut. Après Rossinières, colonisé par Balthus et
consort, la Sarine coupe en deux l’Intyamon jusqu’à Bulle. Berne se
retire sur le Jaunpass, à bonne distance. Fermes et vaches parlent
français sur les deux rives. Albeuve, Lessoc, Neirivue, Grandvillard,
Enney, Estavannanes ne laissent aucun doute. Calés dans la vallée, les
villages cultivent leur passé – à coup de poyas, de désalpes, patois et
d’armaillis – et leur indépendance toute francophone, héritée des
comtes de la Gruyère. A l’écart des grands axes routiers, protégés par
le Moléson, ils résistent à la mondialisation du fromage, de la
Bénichon et de la double crème.

Une cité d’attaque

Bulle domine le lac de la Gruyère où le cours montagnard de la Sarine
s’apaise. Tiraillée entre Lausanne et Fribourg, entre évêques et
baillis, convoitée par les Bernois, la ville a su tant bien que mal
garder son autonomie le long des siècles. Chef-lieu de la région depuis
1848, mais ignorée par les chemins de fer fédéraux qui traversent la
Glâne voisine, elle a construit son propre réseau de transports pour
rattraper l’industrialisation bétonnant le reste du pays. L’autoroute,
achevée dans les années septante, a décloisonné définitivement la cité,
mariée désormais à La Tour-de-Trême, en passe de devenir un carrefour
touristique, riche en services et PME, amoureux de sa tradition
paysanne dont elle rentabilise le folklore. L’agglomération nouvelle
galvanise tout un pays, un peu écœuré par son chocolat – Cailler
souffre de trop de design – et revendique une place de choix aux côtés
de la capitale. Un journal raconte la région aux indigènes et aux
voisins curieux, parfois jaloux. La Gruyère célèbre le sud fribourgeois
à plus de quinze mille exemplaires quotidiens, faisant de l’ombre à La
Liberté, titre d’envergure cantonale, voire au-delà.

Un curieux mélange

Le lac s’écoule vers le nord. La Sarine cherche une échappatoire,
poussée vers Fribourg par la Joux, la Berra, le Burgerwald, véritable
ligne de séparation des bassins francophones et alémaniques. Endiguées
à Rossens, les eaux empruntent une fente escarpée qui zigzague jusqu’à
l’Abbaye d’Hauterive. Fondée en 1138, elle ferma ses portes après la
guerre du Sonderbund, puis reprit les affaires en 1939. La communauté
compte aujourd’hui une vingtaine de moines qui contemplent chaque jour
le débit majestueux de la Sarine à l’approche du bourg chère à Saint
Nicolas, au cœur d’un canton bilingue assiégé par des Etats
protestants. C’est ici que l’expression outre-Sarine a dû naître.
Aujourd’hui encore, les lieux-dits sont inscrits en français sur la
rive gauche et en allemand sur la rive droite. Le nom de la ville
rappelle également son origine germanique, «frei» (libre) et «Burg»
(lieu fortifié) et renvoie aux libertés accordées par son fondateur, le
duc Berthold IV de Zaehringen. Ce n’est qu’après 1830 que les
francophones devancent leurs concitoyens de langue allemande. Bref même
Ramuz s’étonne à la vue de la capitale qui «offre le bizarre mélange
d’une petite ville alémanique du Moyen-Age et d’une ville de province
française…». (C-F. Ramuz, La Suisse romande, Sociétés coopératives
Migros, 1955.)

Du pareil au même

Le lac de Schiffenen, après les ponts ferroviaire et autoroutier qui
annoncent le Plateau, sépare nettement pour une fois les deux groupes
linguistiques. A l’ouest Barberêche et juste en face Ottisberg. La
route regorge de croix, de Jésus et Vierge Marie. Au bout du lac,
Klein-Gurmels, à la hauteur de Morat, déjà Murten, marque l’entrée en
terre alémanique. Définitivement. Le Röstigraben s’évanouit parmi les
zones villas et les grosses fermes armées de tracteurs géants, conduits
par des Don Quichotte bernois. Paysage en tout pareil aux vallons
francophones. Inutile de chercher une différence spectaculaire, un
signe distinctif. Campagne et «landschaft» se ressemblent. Ni plus ni
moins que les vaches. Ou les Migros qui vendent la même viande séchée
reconstituée des Grisons. Cependant, la langue change de sonorité, de
grammaire, de syntaxe, de vocabulaire. La rue de la Grimoine devient la
Gurmelstrasse. Le tour est joué en quelques mètres. On s’en aperçoit à
peine.

Un rien émue, la Sarine gagne en vitesse. Elle s’élargit. La mer du
Nord appelle. Elle dribble Laupen, enjambe Riezenbach et s’élance à
plat ventre à travers le maïs et les tournesols avant de glisser en un
tourbillon de mousse dans le courant atomique de
l’Aar.   

md

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