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Point de vue : Le dogme du pragmatisme

Un
lecteur s’étonne de l’absence de discussion sur les fondements de la
vie politique suisse que l’on accepte comme des évidences indiscutables.

Les Suisses sont très fiers de leur manière de faire de la politique.
Deux mots synthétisent la perception qu’ils s’en font : concordance et
pragmatisme.

On a usé et abusé du premier d’entre eux lors du renouvellement du
Conseil fédéral, après les élections de 2003. C’est au nom de la
concordance que le Conseil fédéral doit sa composition actuelle. Or
jamais cet organe n’a été aussi divisé. Et ce qui devrait théoriquement
être un collège n’est en fait qu’une juxtaposition d’individualités,
certaines brillantes, d’autres beaucoup moins.

Qu’en est-il du pragmatisme, dont nous ne cessons de nous gargariser ?
Pour y voir plus clair, prenons deux exemples d’actualité en Suisse :
la politique européenne et les finances publiques

Jusqu’ici, l’approche de l’intégration européenne a été essentiellement
économique, pour ne pas dire comptable. On regarde combien coûterait
une adhésion, on en déduit que c’est trop, et economiesuisse demande de
continuer sur une voie pragmatique.

En ce qui concerne les finances publiques, il est avant tout question
de réductions de prestations et d’économie, et de «stabilisation de la
quote-part de l’État». S’il est indiscutable que les dépenses courantes
doivent être financées par les recettes et que les charges induites par
les investissements doivent être couvertes, il n’en demeure pas moins
qu’une réflexion sur les effets des différentes catégories de dépenses
devrait s’imposer. L’argent public ne produit pas le même effet s’il
permet de financer des programmes de recherche et de transfert de
technologie que s’il est utilisé pour payer un fonctionnaire occupé à
compter et recompter les gamaches lumineuses dans un arsenal.

Des mots insensés

Ce qui frappe dans ces deux dossiers, c’est que les hypothèses de
départ ne sont jamais mises en cause, ni même explicitées. En ce qui
concerne l’intégration européenne – et sans nier que les politiques de
l’Union européenne ont des aspects très problématiques – la Suisse est
toujours partie du principe que le projet européen devrait échouer, et
qu’une entente entre les anciens ennemis héréditaires était
définitivement impossible. Quant à la politique fiscale, pas de
réflexion non plus sur ses effets sur la cohésion nationale, sans
parler de notre conception de la fraude fiscale unique au monde. Nous
accueillons plus volontiers les capitaux que les êtres humains.

Qu’il s’agisse de la concordance ou du pragmatisme, on se paie de mots
que l’on se garde bien de définir. Ce qui amène des résultats pratiques
totalement inverses aux présupposés : une attitude véritablement
pragmatique consisterait à analyser un problème sans tabou, en mettant
tout sur la table. Or, au nom du système de concordance, nous avons un
Conseil fédéral divisé sur quasiment toutes les grandes issues, avec un
débat politique agrémenté d’alliances contre nature et à géométrie
variable, à défaut d’objectifs partagés. Quant à notre vision du
pragmatisme, elle nous empêche en fait toute réflexion, considérée a
priori comme suspecte.

Aussi paradoxal que cela puisse sembler, nous avons réussi à élever le
pragmatisme au rang de dogme. Nous sommes pragmatiques, un point c’est
tout, et puisque nous le sommes, ce n’est pas le moment de se poser des
questions. En d’autres termes, le pragmatisme suisse actuel consiste
prioritairement à ne pas remettre les dogmes en question.

Francis Daetwyler

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