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Exposition : La face cachée de Vénus

En
partenariat avec la Ligue vaudoise contre le cancer, une vingtaine
d’artistes contemporains sont réunis à l’Espace Arlaud de Lausanne dans
une exposition destinée à récolter des fonds en faveur de femmes
atteintes du cancer du sein.

Des seins à dessein, La scène artistique contemporaine en faveur des
femmes atteintes du cancer, du 15 septembre au 26 novembre 2006.

En parcourant une exposition thématique telle que Des seins à dessein –
organisée par Francine Delacrétaz et le Dr Marie-Christine
Gailloud-Matthieu – on cherche le sens qui pourrait rassembler les
œuvres présentées. Puis on abandonne l’espoir d’une synthèse et on
scrute la réponse que chacune donne au sujet imposé. La diversité des
regards préfère le désordre au pluriel, sans mot de la fin.

L’art, par les différents médias mis en œuvre, peinture, sculpture,
vidéo, donne à voir. Il montre ce qu’on voit, mais aussi ce qu’on ne
voit pas, ce qu’on ne devrait pas voir. L’œil des peintres est
influencé par l’imagerie médicale : colonies de cellules, en collier,
en grappe. François Weidmann dessine des disques de couleurs vives sur
un tablier de cuir anthracite : le tablier, épais, rugueux, protège et
cache la poitrine, des cercles le décorent. Pourtant on pourrait y voir
des cellules plutôt que des perles, des métastases qui rongent cette
peau devenue fragile, impuissante. La forme de la cellule fait écho à
celle, stylisée, du sein : un cercle inscrit dans un cercle. Mali
Genest
colle à la queue leu leu ces œillets qui protègent les feuilles
perforées des classeurs. Blanc sur blanc, on les voit sans les voir. On
hésite : regarde-t-on la surface ou ce qu’elle cache ? La maladie et la
nudité se partagent le même sentiment : se cacher par pudeur. Les
anatomies de Manuel Müller dévoilent ce qui se cache à l’intérieur du
corps. Sa femme gisante s’ouvre comme une boîte pour mettre à nu ses
organes. La maladie et son traitement privent les femmes de leur
féminité. Lorna Bornand tente de la leur rendre en tressant des mèches
de cheveux en boucles d’oreille. Les Tours d’Aï, filmées en plan fixe
sous un ciel bleu d’été traversé d’oiseaux par Massimo Furlan et
intitulée Topless ou encore les Collines à rêve et Dunes de lait
d’Antoine Delarue où se prélassent des promeneurs bienheureux posent la
question de la distance à la maladie : l’humour potache de ceux qui
voient des nénés partout est-il déplacé ? ou un éloge ?

Finalement, la maladie donne à voir la vie autrement, comme le sein
renversé et tracé d’une ample ligne rouge par Anne Peverelli. Car il
n’y a pas de juste distance à la maladie : soit trop proche, impliquée
donc atteinte, soit trop éloignée, donc en dehors.    

ac

Extraits du texte accompagnant le catalogue de l’exposition

Puisque l’Art doit au corps féminin quelques-uns de ses plus grands
chefs-d’œuvre, quelques-uns de ses plus grands artistes, n’est-il pas
juste de leur demander de l’aide lorsque leurs muses sont blessées ?

[…]

Chacun à sa façon, les artistes ont trouvé leur manière de répondre à
notre invitation. Quelques grandes lignes se dessinent cependant :

n    Les références à des figures marquantes de la
peinture : Botticelli, Goya, Rembrandt, Vallotton, ou à des motifs
récurrents de l’histoire de l’art : le nu académique, le corps paysage,
la vanité ; la convocation des saintes, des déesses et des créatures
mythologiques qui hantent notre imaginaire collectif : Vénus, Marie,
Lilith, Sainte Agathe. La citation permet de prendre une distance par
rapport à la réalité crue. C’est aussi une manière d’évoquer en creux,
la part symbolique blessée et souvent ignorée.

n    Le corps comme matière : la peau, la chair, les
organes, la texture des tissus internes, métastases, cellules. C’est,
tour à tour, fascinant et repoussant. On a un sentiment de vertige
devant ce qu’il y a de plus intime, de plus intérieur et pourtant de si
organique. On ne sait plus très bien si l’on est dans l’abstraction ou
dans une réalité impossible à comprendre. Cela nous renvoie à
l’imagerie médicale qui, bien que de moins en moins douloureuse, est de
plus en plus intrusive puisqu’elle nous donne à voir ce qui est caché,
invisible et si intime. Il y a quelque chose de presque sacrilège dans
ces images de soi que l’on ne peut pas interpréter.

[…]

D’ailleurs, le contexte ici a une importance particulière et il va
forcément orienter notre interprétation, nous faire voir les œuvres
d’une autre façon. Comme le dit Anne Peverelli en parlant de son
travail : «les mêmes dessins autrement». Cette idée d’ailleurs pourrait
s’appliquer aux femmes qui traversent ou qui ont traversé cette
expérience du cancer ; elles sont les mêmes autrement. Un genre
artistique n’a pas été traité ici [le trompe-l’œil, ndlr], et pourtant
il aurait pu décrire ces moments que vivent beaucoup de femmes qui ont
un cancer. En effet, les traitements tendent à leur enlever
temporairement certains de leurs attributs féminins : seins, cheveux et
fertilité. Et pour un temps, elles n’ont que des simulacres, des
artifices pour montrer encore leur féminité. L’expérience est passagère
mais d’une violence extrême et elle peut les faire se sentir parfois
comme des femmes en trompe-l’œil.

[…]

Une partie de la planète Vénus est longtemps restée dans l’ombre, on
n’a pu la photographier que récemment. J’aime à croire que cette
exposition nous aura permis de voir enfin la face cachée de Vénus.

Francine Delacrétaz, extraits de «De l’autre côté de Vénus», Catalogue Des seins à dessein.

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