Mode lecture icon print Imprimer

Intégration : Suisses et immigrés: le pas de deux

Nous
sommes Fribourg, édité aux Editions de la Sarine à l’instigation de
l’association Intégration solidaire Fribourg sous la responsabilité de
Xavier Ganioz d’UNIA, convoque douze personnalités de la région avec
autant de proches d’origine étrangère. A tour de rôle, ils livrent
l’histoire de leurs rencontres. Amitiés, collaborations
professionnelles, passions partagées s’égrènent au fil des pages dans
des face-à-face exemplaires.


Nous publions deux extraits des
témoignages de Michel Sapin, ancien membre du Cabaret Chaud 7 et Mira
Jovannova, devenue sommelière à Fribourg après avoir quitté la Serbie
en 1981. Ils font connaissance dans un restaurant où se produit le
groupe humoristique au début des années nonante. Entre blagues et
rires, la confiance se développe. Aujourd’hui, leur complicité n’a pas
pris une ride et ils peuvent toujours compter l’un sur l’autre.

icone auteur icone calendrier 15 septembre 2006 icone PDF DP 

Thématiques

Michel Sapin, artiste et enseignant

Pour moi, les questions de nationalité, de race, d’origine, c’est
quelque chose de superflu. Etant de père inconnu, je ne me suis jamais
positionné en termes identitaires stricts. C’est la personnalité, le
for intérieur, le caractère qui définissent une personne. D’ailleurs,
je refuse le terme «étranger», il n’évoque rien ou, à la limite, il
pourrait se borner à définir les personnes qui sont hors de Suisse. A
ce moment-là, le mot s’applique aux ressortissants tant de notre pays
que d’ailleurs ! En Suisse, on a aussi l’habitude de se définir en lien
avec une commune d’origine : la bourgeoisie. Voilà un autre terme qui
me laisse froid. Pourtant je remarque que bien des jeunes d’ici y
tiennent, peut-être plus par peur que par conviction. Un exemple : il y
a quelque temps, j’animais un débat sur l’entrée de la Suisse dans
l’Europe. Dans l’assistance, plus de 80% des jeunes y étaient opposés.
Un choc ! En les questionnant, c’est la peur de perdre leur identité
qui ressortait. Mais qu’est-ce que c’est l’identité ; la nostalgie d’un
passé doré, d’un bout de terre ou la force d’une personnalité qui
s’élève, grandit au contact des autres, de leur richesse, de leur
différence ? Evidemment, ma réponse est la seconde. Le racisme, c’est
un mal qui se soigne à la racine ! C’est dès l’enfance qu’il faut
ouvrir la discussion sur l’appartenance nationale ou géographique. Je
proposerai volontiers pour nos jeunes qu’on remplace l’école de recrue
par un voyage obligatoire à l’étranger. Ce serait une garantie
d’ouverture ! Il faut sortir de ses propres habitudes, dépasser les
images canoniques du Gruetli et de la soupe de Kapel. A l’heure où le
marché du travail, l’économie, la science, la culture sont d’ordre
mondial, il devient urgent de soumettre ce monde à notre jeunesse.
Qu’elle le découvre ! C’est peut-être parfois difficile de se
confronter à ce qui ne correspond pas exactement à nos références
habituelles. Mais comme l’avenir – et déjà le présent – s’appréhende au
niveau planétaire, c’est une nécessité que de connaître la différence,
d’aller vers celui qui ne nous ressemble pas !

Mira Jovannova, sommelière

Aujourd’hui, mon pays est la Suisse, ma ville Fribourg. J’y vis depuis
des années et mes ami-e-s sont tant Slaves, étrangers, que
Fribourgeois. Au contact des gens d’ici, j’ai connu le bonheur de
rapports amicaux intenses et la sécurité de vivre dans une société qui
n’est pas tenue par les lois de la seule mafia. Le poids de la religion
et des liens communautaires y est moins lourd aussi. Mais je suis
étrangère (mon accent slave ne trompe pas !) et il est vrai que les
paroles et gestes racistes sont légion à Fribourg. On est en Suisse
cependant et j’ai la liberté de me diriger vers les gens qui me
conviennent.

Ce qui m’attriste davantage, c’est la réalité que vivent les personnes
comme moi qui sont sans papiers. De fait, on participe à l’économie de
la région, on travaille tous les jours, on paie nos impôts et nos
charges sociales mais on ne bénéficie d’aucune écoute et d’une liberté
qui est très limitée. Par nécessité, je dois accepter des boulots qui
sont mal payés, où l’on est mal traité et je ne peux vivre qu’avec
l’argent que je gagne au quotidien ; je ne peux pas faire de dette
puisque je n’ai pas droit aux crédits bancaires. De même, je ne peux
pas demander de visa pour voyager en Europe, pour visiter mon fils qui
vit à Paris ou retrouver ma famille en Serbie. Je ne peux pas non plus
passer mon permis de conduire et dois constamment rester discrète au
jour le jour pour éviter les ennuis avec les autorités. A Fribourg, je
me sens bien, voire très bien, mais je ne peux pas me déplacer ni
n’exprimer. Je suis ici comme dans une cage en or.

La Serbie n’est pas un mot qui m’est devenu étranger. C’est ma terre et
je compte bien y retourner pour y vivre mes derniers jours. Je ne peux
pas oublier non plus mes concitoyens, ces êtres fiers, peut-être
parfois trop, mais qui n’hésitaient pas, lors des bombardements de
1999, à narguer les avions américains en envahissant les rues et les
ponts de Belgrade.

Lorsque l’heure du retour aura sonné, je réintégrerai ma ville
d’enfance et y bâtirai une petite maison sur une colline dégagée qui
surplombe toute ma région. Je reviendrai en Suisse pour y chercher mes
amis fribourgeois et les emmènerai tous en vacances dans mon paradis.
Plusieurs bus seront nécessaires !

Le livre peut être commandé auprès de l’association Intégration solidaire Fribourg – ISF, rue Jean-Grimoux 20, 1700 Fribourg.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/9219
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/9219 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.