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Fête de Unspunnen : La pierre qui vole

Pendant
trois jours, Interlaken, dans le canton de Berne, a célébré le folklore
et les jeux alpestres. Danse, cors des Alpes, yodle, lutte suisse et
lancer de pierre ont ravi indigènes et touristes, trop heureux de se
perdre dans un conte de fée mondialisé.

icone auteur icone calendrier 8 septembre 2006 icone PDF DP 

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Le public tape des mains. Il scande des hop hop courts et sonores.
Empilés sur une petite estrade dans un coin de la Höhematte, un parc
vert bouteille au centre d’Interlaken, les spectateurs incitent le
lanceur qui bichonne la pierre de Unspunnen, posée à ses pieds. Une
copie devenue l’originale, vu les vols à répétition, le dernier l’an
passé, du caillou primitif, déjà de deuxième main car l’ancêtre
véritable utilisé en 1805 lors de la première édition de la fête avait
aussi disparu sans laisser de traces un jour du xixe siècle. Il est à
peine huit heures, la pluie de la nuit gonfle encore la terre. L’homme
soulève l’obus de 83,5 kg, d’abord jusqu’aux épaules ensuite sur sa
tête,  avant de tendre les bras vers le ciel. Il tremble. Droit
sur la rampe en bois, il se balance, il prend son élan. Il court, enfin
il sautille, écrasé par le poids, jusqu’à la limite de la piste. Il
propulse le bloc de granit dans une poche de sable humide. Il crie, il
souffle, il s’évapore. Une fois mesurée la longueur du jet – le record
affiche 4,11 mètres – il ramène la pierre au candidat suivant.
L’animateur donne le résultat en dialecte et en anglais. Un journaliste
coréen poursuit les concurrents avec son objectif. Sur la terrasse
cosmopolite à côté de l’aire de jeu, on prend le petit-déjeuner et on
savoure déjà la belle journée à venir. Le cortège du bicentenaire de la
fête
, reportée d’une année en raison des inondations, approche.

Kitsch et patrie

Les dames avec coiffe et jupon trottent dans les rues. Les messieurs
semblables aux  patriciens d’antan ou déguisés en paysans du
dimanche, les suivent de près. A l’origine, la kermesse devait apaiser
les relations tumultueuses entre la ville de Berne et la campagne
environnante, séparées en deux cantons distincts au temps de
l’Helvétique. Aujourd’hui, on se contente du simulacre. Le loisir prime
pour des urbains sous le charme des fermiers en exposition, non loin du
Musée rurale de Ballenberg.

Cependant le folklore ne gomme pas toutes les différences. Les plus
fortunés quittent un quatre étoiles. Les autres sortent d’un abri de la
protection civile ou d’une auberge bon marché. Dans une rue latérale,
un groupe blanc et bleu enchaîne quelques pas de danse, il faut chasser
la tension qui monte. Au coin d’un jardin, une patrouille de retraitées
couvertes de dentelle brosse ses chaussures pleines de boue. Dans les
rues du défilé, les bénévoles alignent les bancs et collent les numéros
des places.

Deux heures plus tard, soixante mille personnes se pressent sur les
trottoirs. Des milliers de visages, de corps, de langues et d’accents
inventent une Suisse en miniature, tirée d’un traité d’anthropologie,
chère au marketing gourmand du Blick. Les dragons bernois, parés de
leur uniforme prérévolutionnaire, lancent les chevaux à l’assaut de la
foule. Depuis les toits et les balcons, on se penche pour admirer la
chevalerie au trot, talonnée de près par les éboueurs à l’affût des
crottes chaudes. Les vingt-six cantons en liesse se succèdent aux
ordres du protocole et de la géographie. La Bahnhoffstrasse exulte
en passant par le Hoheweg, la Klosterstrasse jusqu’à la Alpenstrasse :
apothéose du vrai et du faux, du passé et du présent : où Tell se plie
sous la pique du commerce globalisé ; où la promotion touristique se
confond avec l’amour de la patrie entre sentiments et label de qualité
à l’exportation ; où la vie sociale des participants, vécue au rythme
des rencontres et des répétitions hebdomadaires, prend l’allure d’une
exhibition un peu kitsch aux douze coups de midi. A la fin pizzas,
kebab et rösti, au bruit des balayeuses, emportent le souvenir d’une
fête trop rare. Redécouverte en 1905, mais ressuscitée véritablement
après la Deuxième Guerre mondiale et célébrée depuis en 1955, 1968,
1981 et 1993 avec un succès croissant.

La télé à la culotte

La clameur étonne la forêt, descend vers la gare, enveloppe Interlaken
d’Est en Ouest. Les meilleurs lutteurs du pays bataillent sur les
flancs de la Heimvehfluh. Le tournoi vaut l’immortalité. L’amphithéâtre
gronde quand un champion en terrasse un autre, les épaules dans la
sciure, avant de l’épousseter d’un coup de main viril. Les gladiateurs
enchaînent les passes, forcés de la culotte et de la culbute, du petit
matin au coucher du soleil. Le plus fort, le plus rusé,
gagne, seul rescapé du corps à corps épuisant, frère de la vache reine
des alpages. Les guerriers blessés ou battus disparaissent dans le
sous-bois. Ils évacuent l’amertume et l’adrénaline.

La télévision suisse alémanique transmet le concours en direct, pour le
bonheur de l’audimat. Les écrans fleurissent au milieu des saucisses,
de la bière et du Sinalco. Les armaillis se métamorphosent en athlètes,
entraînés et sponsorisés, car la tradition fait recette, surtout si
elle vend lait, Rivella et Rugenbräu, la blonde brassée dans l’Oberland
bernois, nombril du monde et terrain de jeu, le reste de la saison,
pour Japonais en charter.   

md

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