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Kuoni : Le luxe du voyage

L’opérateur
fête son centenaire entre rentabilité retrouvée et troubles
stratégiques. Le modeste comptoir zurichois s’est métamorphosé en
groupe multinational qui transporte touristes et managers d’un bout à
l’autre du monde.

 Kuoni perd sa tête, economiesuisse aussi. Andreas Schmid, président du
Conseil d’administration depuis 2002 et futur homme fort de
l’organisation faîtière, prend la porte. La fusion avec First Choice,
le numéro deux anglais (5,5 milliards de francs de chiffre d’affaires
contre 3,5 pour le leader suisse du secteur), ne se fera pas. La
majorité des administrateurs et la direction préfèrent mener une
politique plus prudente basée sur l’achat de voyagistes de niche très
pointus – comme Kontiki Saga AG, spécialiste suisse du grand Nord,
acquis en juin dernier – sans s’attaquer frontalement aux concurrents
étrangers. Collaborer oui, s’accoler à plus gros que soi, au risque de
disparaître, non. Et pourtant, après un début de xxie siècle
calamiteux, entre attentats terroristes et catastrophes naturelles,
Kuoni gagne à nouveau de l’argent. L’envie de voyager, coûte que coûte
– les tarifs sont souvent prohibitifs – sur les ailes d’une conjoncture
favorable s’accommode même de graves querelles internes. D’ailleurs, le
démissionnaire a été rapidement remplacé avec un autre membre du
conseil d’administration, le Danois Henning Boysen. A la bourse,
l’action, après un affaiblissement passager, repart à la hausse. Dans
la foulée, Andreas Schmid hésite à quitter également la présidence de
Barry Callebaut, champion zurichois du chocolat industriel, ainsi que
d’Unique Airport à Kloten sans parler de la Chambre de commerce
américano-suisse
, des Amis du parti radical et du Conseil de fondation
d’Avenir Suisse.
Alfred Kuoni rêve de tourisme organisé. En 1906, il s’invente un bureau
de voyage dans l’entreprise de transport attelé de ses frères. Pour un
franc, il amène promeneurs et curieux sur le mont Uetliberg, dans les
environs de Zurich. Cependant, l’année suivante déjà, il entraîne les
premiers courageux le long du Nil, terre promise d’un métier en plein
essor. En un lustre, l’agence se développe, elle élargit son offre et
déménage du Sonnenquai, devenu ensuite place Bellevue, à la
Banhofplatz, pivot d’un réseau de succursales et partenaires éparpillés
aujourd’hui dans 25 pays aux quatre coins du monde. Alfred Kuoni
investit d’abord la Suisse, surtout ses lieux de cure, avant de
multiplier les filiales en France et en Italie.

Vacances pour tous
Le père fondateur meurt au seuil de la Deuxième Guerre mondiale. La
société, désormais une SA, mais encore chasse gardée de la dynastie,
échoue au fils Alfred Kuoni II et échappe sans trop de dommage aux
affres du conflit. Une fois la paix revenue, les affaires reprennent de
plus belle. Dès le début des années cinquante Kuoni vend l’Afrique
orientale à prix forfaitaire. Le voyagiste se charge de tout pour le
bonheur insouciant des vacanciers. L’euphorie économique, le baby-boom
poussent les ancêtres de la classe moyenne sur les plages des cinq
continents. On fabrique des tours sur mesure pour familles et
célibataires au pouvoir d’achat grandissant. L’Asie tombe dans le giron
de Kuoni en pleine guerre froide. Japon, Thaïlande et Chine se
rapprochent de l’Europe. Les vols charters filent d’Ouest en Est,
sautant par-dessus le rideau de fer et l’Union Soviétique. On occupe
Afghanistan, Iran et Ouzbékistan alors que Mai 1968 enflamme Paris.

Mister Kuoni
Après avoir colonisé le globe, Kuoni entre en bourse et confie son
destin à Jack Bolli, recruté à la fin de la guerre, intégré à la
direction dès 1957 et nommé grand patron en 1970. Ami fraternel
d’Alfred II, il incarne pendant trente ans l’esprit de l’entreprise
transformée en multinationale avec des ramifications regroupées depuis
1995 dans un holding. Si au milieu du xxe siècle on compte une
cinquantaine de salariés, en 1988 au terme de son mandat, trois mille
collaborateurs génèrent un chiffre d’affaires qui frôle les trois
milliards. Les catalogues s’enrichissent de nouveaux paradis aussi
exotiques que les Maldives, le Bouthan, ou la Corée du Nord. Pour des
touristes impatients, mais prêts à payer cher, on crée des circuits où
l’on passe en deux ou trois semaines d’un rivage à l’autre à bord de
long-courriers qui colonisent les ciels et raccourcissent les
distances. Le tour du monde en Concorde se banalise à partir de 1987.
En Suisse, Kuoni doit faire face au dynamisme de Hotelplan et à la
force de frappe de Migros. Malgré la tentative avortée de Pierre
Arnold, président du géant orange, d’engager Jack Bolli, les deux
concurrents s’affrontent farouchement, parfois contre leurs propres
intérêts. Si bien qu’ils affrètent des vols à moitié vides pour les
mêmes destinations. En 2003, économies obligent, les deux sociétés
signent un accord de collaboration qui prévoit notamment l’échange de
passagers entre leurs compagnies aériennes, Belair pour la Migros et
Edelweiss Air pour Kuoni.
Les rachats d’opérateurs spécialisés entendent aussi réduire la
concurrence et contrôler une part croissante du marché. Au cours des
ans, Kuoni étoffe sa gamme de sous-traitants, parmi lesquels on trouve
Reisen Netto, Helvetic Tours, et autres Railtour Suisse. Et de
partenaires, à l’image de TUI Suisse. A l’étranger, la même stratégie
se déploie de la Scandinavie à l’Espagne, de la Grande-Bretagne aux
Etats-Unis.
Fatalement, le succès provoque dissensions et lutte de pouvoir. Même à
l’époque bénie de Jack Bolli, qui savait maîtriser avec science et
doigté tout écart de la ligne officielle, il a fallu repousser
l’appétit de Swissair, alors actionnaire de poids. Pire encore, double
prémonitoire d’Andreas Schmid, Daniel Affolter, son prédécesseur, doit
également quitter en 2001 la présidence du conseil d’administration
après un bras de fer médiatique de quelques semaines avec l’ancienne
garde du groupe représenté par la Fondation Kuoni-Hugentobler, du nom de
l’associé d’Alfred Kuoni aux débuts de l’entreprise.   
md

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