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Neutralité bis : Le discours aux ambassadeurs ou Micheline Calmy-Rey dans le texte

Une
fois l’an, en fin de vacances d’été, les ambassadeurs de la
Confédération sont réunis à Berne pour des séances de travail avec les
cadres du Département des affaires étrangères. Le conseiller fédéral
responsable y prononce un discours attendu. Il y expose ses
préoccupations et définit son style. L’allocution de Micheline
Calmy-Rey eut, hors des lambris, un retentissement national par sa
proposition de voir la Suisse être candidate pour occuper un siège non
permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies. Pour juger, il
fallait se référer au texte et au contexte. De fait, il s’est révélé
digne d’attention.
L’interprétation du discours d’un homme d’Etat peut être délicate, car
il est rare qu’il le rédige lui-même. Pour le sens général, pas de
problème : le prononçant, il l’assume. En revanche, il faut être
prudent sur l’analyse du détail, du style, pourtant si révélateur de la
personnalité.
Le discours du 21 août de Micheline Calmy-Rey peut, sans risque
d’erreur, lui être attribué pour l’essentiel. Pas de fioritures, pas de
citations des classiques de la science politique, à une exception près,
une référence à Hobbes. Pas de brillance, c’est plutôt mal écrit. Sans
fard, nature.

1515
Le discours commence, abruptement, par deux temps forts, deux phrases
qui, l’une donne une définition de la politique étrangère et l’autre
nous met en situation historique. Les voici : «La politique étrangère
se définit comme étant l’art de défendre notre sécurité et notre
bien-être. Depuis le xvie siècle, la Suisse ne pratique plus une
politique étrangère fondée sur la force pour assurer la défense de ses
intérêts.»
On ne peut être que surpris par la définition douillette de la
politique étrangère où la relation aux autres, aux autres nations, ne
trouve pas place et par l’interprétation historique de la politique de
la Confédération du xvie. Mais l’auteur développe dans le cours de son
exposé. Citons ce passage clé :
«La Suisse est devenue neutre après la bataille de Marignan en 1515.
Nos ancêtres ont alors décidé de ne plus utiliser les armes de façon
agressive contre d’autres. Cette manière de voir les choses était
originale dans la mesure où à cette époque on recourait usuellement aux
armes pour mettre fin à un conflit. Dès l’origine la neutralité est un
message de paix. Aujourd’hui la meilleure manière de respecter un tel
message est de travailler à la prévention et à la résolution des
conflits et donc par définition d’être actif. La neutralité ne nous
empêche pas de défendre nos intérêts de façon active. Au contraire.»
Quand, en 1536, vingt et un an après Marignan, Hans-Franz Naegeli
traverse puis occupe le Pays de Vaud, son ordre de mission n’était pas
«de ne pas utiliser les armes de manière agressive contre d’autres». Ce
qu’un Genevois ou une Genevoise ne peut ignorer puisqu’il se portait au
secours de Genève. Et, malgré les conflits confessionnels, les
Valaisans catholiques saisirent l’occasion pour s’emparer du Chablais
et les Fribourgeois, intervenants de dernière heure, obtinrent des pans
importants du Pays de Vaud. Ils n’étaient, sur un autre front, ni
neutres, ni désarmés, les soldats des cantons de la Suisse centrale
faisant passer sous leur domination les vallées du Tessin. Il est vrai
que les cantons suisses, après Marignan, conclurent avec le roi de
France une «paix perpétuelle». Mais elle signifiait que, contre
rétribution payée à des notables patriciens, était ouvert le plus grand
marché européen de mercenaires au profit de la France et, sous
certaines réserves, de toute autre puissance européenne.
Certes la Suisse fera lentement l’apprentissage de la neutralité. Déjà,
avant Marignan, à la diète de Stans, en 1481, Fribourg et Soleure ne
furent admis dans l’alliance qu’à la condition d’être «neutres»,
c’est-à-dire de n’avoir pas de politique extérieure indépendante. Mais
c’est une longue histoire que marquent aussi les guerres de religion où
les armes furent utilisées «de manière agressive contre d’autres», sans
que pour autant éclate l’alliance confédérale.

Jusqu’au Conseil de sécurité
La lecture personnelle de l’histoire suisse que la ministre a servi aux
ambassadeurs a pour but de donner un fondement à son action. La
neutralité, contrairement au sens ordinaire qu’on donne à ce mot, n’est
pas une abstention, un refus de choisir un camp, c’est au contraire une
invite à agir, «un message de paix», ce que confirme, dit-elle,
l’histoire.
Micheline Calmy-Rey a donc pu recenser les actions dont son département
eut l’initiative : prises de position sur les sujets d’actualité,
offres de «bons offices», soutien à l’initiative de Genève,
valorisation de l’aide au développement. Ces interventions trouvent
leurs limites dans le faible poids politique d’un petit pays. D’où la
nécessité d’être actif dans les instances multilatérales, dans les
commissions de l’ONU, dans le soutien à la Croix-Rouge internationale,
dans le rappel aux pays signataires des obligations des Conventions de
Genève dont la Suisse est dépositaire.
Certaines de ces interventions ont été couronnées de succès, par
exemple l’adoption d’un troisième insigne de la Croix-Rouge, d’autres
ont échoué. Mais le bilan est globalement positif.
Les limites de l’influence suisse ont poussé la ministre à souhaiter
que la Suisse dépose sa candidature comme membre non permanent du
Conseil de sécurité. En quels termes la proposition a-t-elle été faite
? Recours au texte :
«Le dépôt d’une candidature pour devenir membre du Conseil de sécurité
serait, en ce sens, une démarche fructueuse. Le poids et les
compétences du DFAE s’en trouveraient renforcés. Ceci conduirait aussi
à la nécessité, au sein de la Confédération, d’une amélioration des
capacités de décision, d’une optimisation de processus et d’une
délimitation des compétences.»
Pas d’autre justificatif pour cette proposition provocante. Certes on
peut imaginer qu’en un premier temps elle était destinée à secouer.
Mais alors pourquoi la présenter en termes de pouvoir, notamment au
sein du Conseil fédéral ? Le sujet est sérieux, il mérite un vrai débat
national.
Jusqu’ici Micheline Calmy-Rey a bénéficié d’un parcours politique peu
exposé. Son département n’a pas à prendre des décisions qui touchent
des intérêts frontalement, les négociations économiques étant conduites
par le Département de l’économie. Aujourd’hui elle est dans la mire de
l’UDC, ce qui ne saurait lui déplaire. Pour mieux la connaître, lisez
le discours aux ambassadeurs !   
ag


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