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Histoires de Chambres : Les récits des pas perdus

Nous
publions un extrait de Aux marches du Palais, une nouvelle d’Anne
Rivier, parue dans un recueil de textes et de photos consacrés au
Parlement
.


Fascinée par son intervention lors d’un débat télévisé, une fois son
mari parti en voyage d’affaires, la narratrice entame une
correspondance électronique avec un député.

icone auteur icone calendrier 30 juin 2006 icone PDF DP 

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«Dans ma dernière épître, Monsieur le Député, je vous décrivais Berne
telle que je l’ai en mémoire, vous y avez lu le deuxième degré, vous
avez donc pardonné le kitsch voulu de l’exercice. Berne, j’y ai vécu en
totale insouciance, le Palais fédéral faisait partie de mon décor,
jamais je n’ai éprouvé la curiosité ou l’envie d’y pénétrer. A cette
époque, les fuites et divers scandales, s’ils existaient bel et bien,
ne défrayaient pas la chronique de boulevard, les correspondants
distillaient leurs scoops avec parcimonie, les rédacteurs en chef et
leurs patrons étaient prudents, et le Fonctionnaire Fédéral était un
honnête homme, par définition. On le disait routinier, on raillait sa
lenteur, mais à défaut de fantaisie il avait l’éthique chevillée au
corps. Quant aux parlementaires, ils étaient déjà en butte à de
sérieuses critiques. Aujourd’hui, celles-ci se sont amplifiées,
conséquence logique d’une visibilité accrue qu’ils encouragent souvent
eux-mêmes. Au nom de la transparence et du droit de savoir, on noie le
citoyen-électeur sous une avalanche de parcours de vie. Les confidences
vont du coming-out au postiche capillaire, du questionnaire de Proust,
laborieusement honoré, au vide-poche du canard dominical. L’hiver venu,
on nous tartine les recettes de biscuits d’une Présidente de parti et
les stations de ski favorites des Eminences de l’Assemblée.

Les clichés concernant votre caste n’ont pas pris une ride non plus.
Vous jouiriez d’une immunité quasi moyenâgeuse, vous toucheriez des
indemnités pharamineuses, des jetons de présence colossaux, et on nous
démontre, photos à l’appui, que votre fauteuil de député ne vous sert
qu’à feuilleter les journaux, ou à pianoter Dieu sait quoi sur le
portable fourni par Mutter Helvetia (à supposer que vous soyez dans la
salle en dehors des votes, ce qui n’est pas toujours le cas, tant s’en
faut). De l’intérieur même du sérail, on n’hésite pas à nourrir ces
accusations. Nos Elus seraient obsédés par leur carrière, hantés par le
pouvoir, en décalage constant avec les préoccupations du Suisse moyen.
Les Représentants du Peuple, confinés dans leur bocal, ne le
représenteraient plus.»

A minuit six, son exaltation littéraire fut stoppée net par un appel
angoissé de Jean-Robert. Monsieur Dumur, victime d’un malaise
cardiaque, était aux soins intensifs à l’hôpital de Turin. Elle
compatit, poussa son mari à le veiller, à l’accompagner jusqu’à son
complet rétablissement. Non, je ne m’ennuie pas. Oui, oui, tu me
manques, mon chéri. Jean-Robert fut si ému par cette tendresse
incongrue qu’il chevrota un adieu inaudible.

Avant de se coucher, elle expédia son texte à l’Homme, sans le
remanier, car son effort l’avait épuisée. Elle sombra dans un sommeil
d’huile. Réveillée en sursaut par les sifflements des merles, elle fit
une brève incursion dans sa boîte de réception. Fantastique,
prodigieux, l’Homme avait réagi, à une heure douze du matin, le cachet
informatique faisant foi. Il la remerciait, enchanté qu’elle fasse
preuve de justice à l’égard de sa vocation, «si décriée et pourtant si
nécessaire».

«On nous instruit de faux procès, sur notre prétendue paresse, sur
notre absentéisme. Or nous sommes un Parlement de milice, au sens
helvétique du terme, et tous ou presque nous pratiquons un métier, ce
qui nous ancre dans la réalité du pays. Ces journaux que nous
passerions des lustres à éplucher ? Madame, un député qui ne lirait pas
la presse serait un mauvais député, un député qui ne lâcherait pas son
banc une minute serait pire, un authentique et dangereux tire-au-flanc
! Que faites-vous des contacts dans les couloirs, des réunions
informelles dans les coulisses, au bar de l’Hôtel Bellevue, pourquoi
pas ? Que faites-vous des alliances à inventer, à négocier, à
transformer ? Les majorités ne descendent pas du ciel, elles se
préparent de plus loin !

Il faudrait en outre que nous soyons aveugles, sourds et gâteux pour
échapper au spectacle permanent qui se joue sous les fenêtres du
Palais. Berne est un livre ouvert et sa Place fédérale un laboratoire
politique en plein air. Prenez les deux marchés de la semaine, par
exemple. Libre à nous de nous mêler à la foule, d’échanger des
considérations économiques avec les maraîchères et leurs clients,
de discuter moratoire OGM avec les cultivateurs bio, de sonder le moral
des troupes, en nous procurant légumes à foison et roses de Berne au
kilo. Et puis, rappelez-vous, il n’y pas si longtemps, la scène de la
drogue, ces fantômes tragiques accompagnant nos sorties de séance, et
les paysans, copieusement arrosés par la police bernoise, et les
cohortes de femmes révoltées par l’éviction de leur candidate, et le
«Manser Ecologicus›qui nous tricotait son amour de la forêt du Sarawak
sur le parvis. Et puis les bannières, les calicots, les slogans scandés
au mégaphone ! Et ce fameux rituel de notre démocratie directe, à
l’occasion de référendums ou d’initiatives : les cérémonies de remise
de signatures, leur cortège de sherpas, affichant leur meilleur profil
dans l’espoir d’une couverture télévisuelle avantageuse…»

Grandeur et Servitude de notre système de milice ! Décidément, l’Homme
ne craignait pas la surenchère pédagogique ! Concluant sur un ton plus
familier, il confiait sa lassitude, après tant d’années, tant de
documents potassés, de projets balayés, l’impression d’avoir négligé
l’éducation de ses enfants, le cafard ressenti parfois, en réintégrant
sa chambre d’hôtel. Pour finir, il lui signalait sa prochaine
intervention parlementaire, «à laquelle je vous convie, si vous le
désirez, je me ferais une joie de vous guider dans les arcanes de notre
vénérable Maison». Suivait son numéro de mobile privé.
[…]   

Anne Rivier

Photo: Edouard Rieben

DOMAINE PUBLIC

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