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Drogues : Des injections d’espoir

La
prescription d’héroïne fait à nouveau la une des médias. Une étude
réalisée par deux chercheurs zurichois souligne les bienfaits, certes
limités, des expériences menées en Suisse depuis quinze ans.

La planète s’étonne encore de la prescription thérapeutique d’héroïne à
la mode suisse, avec vote populaire à l’appui (juin 1999). Lancet,
revue médicale anglaise de renom, publie l’article de deux chercheurs
zurichois – Carlos Nordt, sociologue, et Rudolf Stohler, psychiatre –
plutôt favorable à l’expérience et les reportages fleurissent dans les
médias des autres pays. Anglais, Allemands, Italiens et Néerlandais
interrogent leurs approches respectives de la toxicomanie à la lumière
des résultats rassemblés par l’étude. Le débat reprend ainsi de plus
belle entre pragmatiques d’un côté et sceptiques de l’autre. Tandis que
chez nous la loi sur les stupéfiants se morfond au parlement, plombé
par la polémique autour du cannabis et de sa légalisation.

L’enthousiasme étranger

«Maintenant on ne meurt plus de drogue» titre La Repubblica (14 juin
2006), quotidien transalpin. «Les locaux d’injection suisses montrent
le chemin», affirme BBC News (23 mai 2006). Les reporters se
précipitent dans les «drops in» et en ressortent admiratifs.
L’expérience commencée en 1991 à Zurich – afin d’enrayer entre autre la
transmission du SIDA – puis exportée dans d’autres villes dont Genève,
la seule en Suisse romande, pour 1 300 usagers réguliers, semble porter
ses fruits. On découvre des toxicomanes en bonne santé qui mènent une
vie normale, loin des trottoirs et des jardins publics. De plus, le
nombre de nouveaux héroïnomanes a chuté drastiquement : de 850 par an
en 1990 à 150 de nos jours. Tout le contraire de l’augmentation
constante enregistrée en Australie et en Angleterre, ou des hauts et
des bas observés en Italie. Et si cela ne suffit pas, la Confédération
économise quatre millions et demi par an de frais de justice, de
dommages et de dépenses médicales. Bref, le Letten ou la Platzspitz –
le tristement célèbre «Needle Park» (le parc de l’aiguille) – ne sont
plus que les mauvais souvenirs des premiers essais de contrôle des
consommateurs de drogue.

Chercheurs et journalistes remarquent également que l’héroïne n’est
plus à la mode. Les toxicomanes vieillissent et la substance a perdu
beaucoup de son aura baba cool. Même si le responsable municipal du
projet zurichois, Michael Herzig, redoute les retours de flamme. Et on
compte encore, cocaïne comprise, trente mille personnes dépendantes en
Suisse.

Une maladie plutôt qu’un crime

Le développement des centres d’injection et la prise en charge à la
fois psychologique et sociale des «clients» par les collectivités
publiques qui leur fournissent la substance dont ils ont besoin, les
ont transformés graduellement en patients. Les toxicomanes ne sont pas
des délinquants mais des malades qu’il faut soigner. La pratique
retrouve l’un des principes inscrits dans la révision de la loi sur les
stupéfiants toujours en rade : la dépénalisation des consommateurs.
Comme DP l’a souvent répété (cf. Politique de la drogue: Marche prudente en terrain difficile , Delley Jean-Daniel ( jd ), DP n°1398, du 10 Septembre 1999), l’Etat ne doit pas protéger l’individu contre lui-même.
L’alcoolisme et le tabagisme ne mènent pas en prison. Voilà pourquoi
prévention, thérapie, et réduction des risques, avec la répression du
trafic illicite, forment les piliers d’une politique à la fois
raisonnable vis-à-vis des drogués et sévère à l’égard des marchands de
la mort. Car en dépit des titres médiatiques, on meurt encore, plus de
deux cents victimes en 2005. Elles étaient cependant le double au début
des années nonante. Et ces statistiques ignorent les suicides et les
disparitions provoquées par les maladies, SIDA et hépatites.

Les opposants à l’affût

Ces chiffres irritent les ennemis de la prescription des substances.
Ils accusent ainsi la «réduction des risques» de saborder les axes
traditionnels de lutte, notamment l’abstinence – dont ils annoncent des
taux de réussite oscillant entre 40 et 60% des cas – et d’ouvrir la
voie à une légalisation dangereuse pour la santé publique et indigne de
la mission de l’Etat. Les morts condamnent à leurs yeux la tolérance
coupable des «narco-idéologues», selon le terme utilisé par
Jean-Philippe Chenaux (L’Agefi du 19 janvier 2006), adversaire résolu
de la prescription d’héroïne qui ne sauve pas des vies, donne un
mauvais signal et attire dealers et désespérés.

Or, les décès en hausse ces deux dernières années, douloureux et
inacceptables – même si la courbe sur dix ans montre plutôt des
fluctuations – ne doivent pas condamner les locaux d’injection. Au
contraire, le contrôle de la quantité et de la qualité de l’héroïne
utilisée diminuent les risques d’overdose. Cependant la carence de ces
lieux laisse sur le carreau la grande majorité des toxicomanes et les
pousse fatalement vers l’irréparable. Sans parler des nouvelles drogues
et des polytoxicomanies qui échappent pour l’heure à toute maîtrise et
qui tuent à leur tour. Finalement, ces programmes s’adressent
exclusivement à ceux qui ont épuisé la panoplie de soins existants. On
est loin d’un marché où l’on se shoote allégrement aux frais des
contribuables. Ni consommateurs sans états d’âme ni irrécupérables que
l’on accompagne vers leur destin inéluctable, les toxicomanes gardent
toujours l’espoir de se libérer de la dépendance. Trente pour cent des
usagers finissent tôt ou tard par entreprendre un traitement à la
méthadone et 15% visent résolument l’abstinence.    

md


Dossier de l’Office fédéral de la santé

Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA)

Site suisse du domaine des dépendances

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