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Travail de nuit : L’apprentissage otage de l’idéologie

La
protection des jeunes salariés subit les attaques du patronat. Obnubilé
par ses intérêts à court terme, il néglige la formation professionnelle
qui devrait également assurer son avenir.

S’il y a une idéologie qui met toutes les associations patronales
d’accord, c’est bien la flexibilité du travail à tout prix. Leur
tentative en 1996 de plier la loi sur le travail (LTr) à leur volonté
s’étant soldée par un lourd échec en référendum, les milieux
économiques n’ont de cesse de s’en prendre par petits morceaux à la
protection des travailleurs. Autant ils accusent systématiquement
socialistes et syndicats de «s’arque-bouter sur des positions
idéologiques», autant leurs plans de flexibilisation de la LTr par
saucissonnage ne souffrent aucune discussion. Lorsqu’il s’agissait
d’élargir l’ouverture dominicale des commerces des gares, une
obligation de la Convention collective de travail eût permis d’éviter
le référendum, mais les patrons ne voulurent rien entendre. Et face au
travail de nuit et du dimanche des jeunes salariés, les milieux
patronaux sont également rétifs à tout compromis.

Actuellement, les jeunes salariés ont l’interdiction de travailler la
nuit et le dimanche jusqu’à dix-neuf ans, les apprentis jusqu’à vingt.
Un projet du Conseil fédéral prévoit d’abaisser cet âge limite à
dix-huit ans pour tous. Cette tentative de flexibiliser la LTr a déjà
été appuyée par le Conseil des Etats. A la Chambre des cantons, une
proposition de minorité d’Alain Berset (PS/FR) et de Simonetta
Sommaruga (PS/BE) n’avait pas passé la rampe : elle souhaite protéger
les titulaires d’un contrat d’apprentissage, mais admet la possibilité
d’étendre les horaires de travail pour les autres jeunes, notamment les
étudiants à la recherche d’un petit boulot. Plus d’un an et une
campagne de votation plus tard – où de nombreux partis et personnalités
de droite se sont déclarés opposés à toute ouverture supplémentaire au
travail dominical – le compromis voit ses chances grandir, notamment
par le ralliement de nombreux parlementaires PDC et parce qu’il se base
sur les positions exprimées lors de la procédure de consultation par
les démocrates-chrétiens et par la Conférence des directeurs cantonaux
de l’instruction publique. Néanmoins, la position patronale ne change
pas d’un iota. Les arguments en faveur de la protection des apprentis
(notamment Travail des jeunes : Cynisme et mauvaise foi , Schwaab Jean Christophe ( jcs ), DP n°1625, du 26 Novembre 2004) butent
sur le blocage idéologique des milieux patronaux, qui ont en outre le
culot de justifier leur proposition en évoquant la pénurie des places
d’apprentissage, à laquelle ils n’accordent en général qu’un désintérêt
poli.


Des conditions de travail décourageantes

Mais leur fermeté sonne faux, car davantage de travail de nuit et du
dimanche ne va pas créer de places d’apprentissage. D’une part, parce
que des exceptions aux interdictions légales sont déjà possibles pour
les formations où les apprentis ne peuvent faire autrement que
travailler la nuit, par exemple les boulangers. Et d’autre part, parce
que les métiers les plus concernés par le travail nocturne et
dominical, l’hôtellerie et la restauration, peinent déjà à attirer des
apprentis, en raison des mauvaises conditions de travail en vigueur
dans ces branches, parmi lesquels on peut citer l’absence de treizième
salaire pour tous et le non-respect systématique des minima
conventionnels.

Ce dernier exemple montre bien à quel point la rigidité idéologique des
patrons se retourne contre eux-mêmes, en sapant les efforts de
formation de la relève. En effet, la pénurie d’apprentis menace d’ici
quelques années. En raison du recul démographique annoncé dès 2008, de
moins en moins de jeunes entreront en formation post-obligatoire. Si
d’ici là l’apprentissage signifie dans la plupart des cas une astreinte
au travail nocturne et dominical, nul doute que les meilleurs élèves,
ceux qui ont le choix, éviteront la formation professionnelle pour se
tourner vers les formations entièrement scolaires (notamment le
gymnase), où ils seront assurés non seulement d’éviter les affres de la
LTr libéralisée, mais bénéficieront par exemple de plus de vacances et
de temps libre et seront en meilleure santé. Aujourd’hui déjà, de
nombreux secteurs commencent à manquer de personnel qualifié, en
témoigne l’effroi des entreprises horlogères de la région de Bienne à
l’annonce de la création de mille emplois par Rolex dans la cité
bilingue. Comment pourront-elles empêcher le géant du luxe de débaucher
les collaborateurs qu’elles ont déjà eu de la peine à trouver ? Les
milieux économiques doivent donc maintenir des conditions de travail et
de formation attrayantes pour les apprentis, s’ils veulent bénéficier
d’une relève bien formée.

L’enjeu de l’abaissement de l’âge autorisant le travail de nuit et
dominical des apprentis va donc au-delà de la querelle sur la
flexibilité du travail. En refusant à la gauche, pour des raisons
purement idéologiques, un compromis pourtant raisonnable, les milieux
économiques font plus que déployer leur arrogance. En sabotant la
réputation de la formation professionnelle à l’orée d’une pénurie de
jeunes à former, c’est leur relève qu’ils mettent en jeu.
   

jcs

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