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La voie lactée (3) : Le bonheur est dans le paysage où les vaches ruminent à l’abri des marchés

Après
Cremo, qui transforme le lait en beurre, crème et fromages, en passant
par Swissmilk, le syndicat des producteurs, le voyage au pays du lait
s’achève chez les paysans. Entre le travail à la ferme et leurs
engagements dans les organisations professionnelles, ils ébauchent
l’avenir d’un métier, ébranlé par les réformes qui en bouleversent les
acquis.

icone auteur icone calendrier 19 mai 2006 icone PDF DP 

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Lovely, la silhouette noire et blanche, découpée par le marketing de Swissmilk,
a disparu. Enfin de vraies vaches ruminent dans l’atmosphère fraîche
des étables, c’est encore l’hiver. Au-dessus de Moudon (Vaud), à 800
mètres d’altitudes, Corrençon hésite entre ciel et terre. La famille
Pasche vit dans un hameau à quelques encablures du village. Soixante
bêtes arrosent les fromageries de la région, vouée au gruyère.
Jean-Eugène tient l’exploitation avec un cousin, plus un apprenti. Il
est temps de renouveler la ferme. Une halle, spacieuse, servie de la
technologie du jour, va se dresser à côtés des bâtiments fatigués, trop
inconfortables pour l’élevage contemporain. Elle promet le mariage de
l’industriel et de l’écologique, amie de l’animal, dont elle soigne la
rentabilité.

Sur les rives de la Broye, à Ecublens (Fribourg), Georges Godel et son
fils, là aussi avec l’aide d’un apprenti – indice d’une confiance têtue
dans le futur – gouvernent leur troupeau entre informatique et amour du
bétail. Laitières et veaux flânent au gré d’un circuit balisé, dedans
et dehors. Ils se nourrissent à leur faim aux ordres intelligents d’un
ordinateur. Et quand le moment est venu, les machines pompent le lait
des mamelles vers les centrifuges, en attendant le passage deux fois
par jour des camions-citernes qui livrent protéines et graisses tantôt
à Cremo tantôt aux fabricants de pâtes dures. Tout est neuf, sorti de
terre en 2002.

Lait et politique

Jean-Eugène Pasche et Georges Godel mènent une double vie : à la ferme
et dans les organisations de la branche. Le premier représente la
commission lait du syndicat Uniterre.
Le deuxième, candidat malheureux au Conseil national en 1999 dans les
rangs du PDC, préside la Fédération des producteurs fribourgeois, et
compte parmi les dirigeants de Prolait, qui chapeaute les groupements
de Vaud, Fribourg, Neuchâtel et Berne, ainsi que de Swissmilk.

L’un et l’autre montrent à quel point le métier va de pair avec sa
défense. Impossible de traire une vache sans choisir son camp. Du
fourrage au prix de vente, le sort du lait se joue autant à la campagne
qu’à la ville. La nécessité de s’éloigner des pâturages pour sillonner
les couloirs du pouvoir, et parfois battre la Place fédérale, a grandi
au fur et à mesure que la Confédération réduisait son soutien et la
profession perdait crédit et légitimité, au Parlement et dans les
médias. Malgré les campagnes publicitaires, sinon politiques, menées de
concert avec les associations des consommateurs (à l’occasion du vote
sur les OGM notamment), le pays ne chérit plus corps et âme les
paysans. Uniterre, fondé pour mener la vie dure à l’administration et
aux faîtières du secteur plutôt consensuelles, voit ces mêmes
organisations, ébranlées par le volte-face des autorités, se rapprocher
de son camp tant la déception enfle à l’égard de Berne. Lucides sur
leur sort – ils sont une minorité, quelques fois mal-aimée – les Pasche
et les Godel se dépensent sans compter dans l’intérêt et pour l’avenir
des éleveurs.

Un autre monde

Les frontières s’ouvrent. Le marché se libéralise. Les protections
d’antan s’effacent. Jean-Eugène Pasche conteste l’inévitable : la fin
d’une paysannerie à dimension humaine. Il ne veut pas se résigner, ni
jouer le jeu. Un autre monde est possible : où les kilos de lait
servent d’abord à satisfaire soif et faim locales, à la barbe de
l’Union européenne et de l’OMC, au lieu de viser les marchés
globalisés. Une vache nourrit surtout ses proches. L’autonomie
alimentaire s’oppose au va-et-vient insensé des marchandises pilotées
par des multinationales hypertrophiées, trop puissantes, aussi riches
que les PNB nationaux. Depuis des années, Uniterre soutient les
agriculteurs des pays du Sud contre les tutelles et les dépendances du
Nord.

Quant à la Suisse, la maîtrise des quantités devient capitale à l’heure de l’abandon des contingents.
Même si la fuite en avant tente déjà les plus inconscients : augmenter
le débit sans investir. Le tonnage compense la baisse du prix. C’est un
calcul à court terme, regrette Jean-Eugène Pasche. Le premier pas vers
la catastrophe. L’inflation de
lait obligera les producteurs à solder leurs stocks à l’avantage
d’Emmi, Cremo et autres Elsa, trop heureux de s’approvisionner à
moindre frais, sans parler des distributeurs à cheval sur leurs marges,
plombant les tarifs à l’étalage pour le malheur de consommateurs captifs.

Or, il faut plafonner les volumes. Si l’Etat se retire,
l’autorégulation de la branche doit le remplacer. Et viser
graduellement un repli sur les marchés indigènes. La libre compétition
avec le reste du monde noircit les rapports de
l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) et comble l’ambition de
ministres et économistes à la mode, mais les coûts de production
condamnent l’agriculture suisse. Soit la Confédération continue de la
financer, au-delà des paiements directs qui récompensent les services
d’utilités publiques, si bien qu’elle répond à la demande interne à
coups de fromages, beurre et yaourts du cru capables de repousser les
assauts des pays voisins ; soit les paysans sombrent dans le folklore à
la Ballenberg : bons pour les touristes et l’image de marque, mais
improductifs.

Un autre Etat

Georges Godel approuve. En revanche, entre fatalité et bon sens, il
veut discuter les nouvelles règles. Sans vendre son âme au diable et
sans partir en guerre, on peut trouver un arrangement. A condition de
se rassembler et de parler d’une seule voix. Comme les paysans ont
toujours su le faire dans les moments critiques. Toute autre attitude
serait suicidaire.

Or, il faut se l’avouer, l’union sacrée tarde à venir, chacun semble
chercher le salut de son côté, malgré les appels à la solidarité. Le
gain immédiat nourri d’angoisse du lendemain, l’individualisme, que
l’on condamne certes mais dont on tire une certaine fierté, entravent
encore la naissance d’un système commun de leviers et de poulies
susceptibles d’enchâsser la libéralisation en marche.

Pourtant la solution existe : il s’agit de confier la régulation,
assurée jusque-là par la Confédération, aux organisations laitières. En
nombre réduit, se partageant le territoire, elles domestiqueraient la
production sous la férule de Swissmilk. Dans le cas de la Suisse
occidentale, Prolait, mandaté par les producteurs, négocierait non
seulement les tarifs avec les transformateurs, comme c’est déjà le cas
maintenant, mais aussi les litres de lait en circulation. Les
contingents sortis par la porte, reviennent ainsi par la fenêtre.
Georges Godel ne s’en cache pas. Il faut combler le vide laissé par
l’Etat au moyen d’un syndicat fort, chargé d’agir sur les marchés. Et
qui, en même temps, défend la cause des vaches au Palais fédéral.

Lutter pour la survie

D’une politique agricole à l’autre, Berne a graduellement réduit son
engagement financier et retourné les raisons de son soutien. En gros,
on paie de moins en moins la fabrication et la commercialisation de
beurre et fromage, sinon de fruits et blé, pour valoriser davantage
l’entretien de l’environnement, voire, depuis peu, le recyclage
touristique
.
Sommée de relâcher son aide à la production – caisses vides, accords
internationaux, OMC, etc. – la Confédération assure cependant un quart
des revenus paysans, via le paiement de tâches d’utilités publiques.
Voilà pourquoi des fédérations soudées, en petit nombre, exerceront la
pression nécessaire sur le gouvernement et le parlement. L’argent
diminue certes, mais il vaut encore la peine de se battre.

La prime à la vache laitière, stratagème à la fois politique et
comptable inventé pour compenser l’arrêt imminent de l’aide à
l’exportation – 200 francs en 2007 et 600 francs à partir de 2009, même
si, à budget égal, il a fallu rogner sur les subventions à l’hectare
aux dépens des céréaliers et des maraîchers – figure à merveille la
nouvelle mission des faîtières vis-à-vis des autorités fédérales, une
fois coupé le cordon ombilical. Georges Godel s’en réjouit. Jean-Eugène
Pasche espère même davantage de combativité. Un coup d’éclat bien
ajusté peut précipiter les décisions ou provoquer le débat.

Bouc émissaire

Au-delà du porte-monnaie, il y a également l’image de la profession. Ou
sa réputation. On a trop dit que les paysans mangent au râtelier de
l’Etat. Que l’on protège une corporation d’assistés (moins de 4% de la
population active). Que le prix d’un berlingot frise le hold-up.
Jean-Eugène Pasche accepte ces reproches. Mais il ajoute aussitôt que
la facture tient compte du coût de la vie. Elle pourrait même enfler si
l’on adaptait le salaire au nombre d’heures travaillées. Aujourd’hui,
60 à 80 heures hebdomadaires rapportent cinq à six mille francs par
mois.

Georges Godel conteste de surcroît les accusations lancées contre les
paysans, seules coupables de la cherté des produits laitiers. Une étude
de Migros sur les différences de prix entre la Suisse et l’Allemagne
absout en partie les producteurs. Ils seraient responsables d’un petit
tiers de la surenchère, au même titre que les distributeurs, alors que
la part des transformateurs couvrirait le gros tiers restant. Bref, il
n’y a pas que des paysans gourmands. Par contre, la catégorie
représente la cible parfaite, affaiblie et anachronique, de toutes les
attaques ; le bouc émissaire idéal de l’anomalie suisse.

Anomalie à sauvegarder, insiste Jean-Eugène Pasche. A remodeler, nuance
Georges Godel. Loin des plaines américaines, des exploitations
fourmillantes, les vaches du terroir méritent le paysage en miniature
façonné pour leur bien-être et le bonheur des hommes . Car le marché du
lait peut résister mieux que les autres secteurs agricoles aux
pressions extérieures, grâce à la force de frappe des fromages AOC,
convoités à l’étranger. Alors, on équipe la ferme en prévision de temps
difficiles et de la sélection promise qui divisera par deux les
exploitations. En attendant, Lovely sautille à l’arrière-plan,
insouciante comme une silhouette en carton.    

md

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