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Courrier : L’idéologie brouille l’analyse

icone auteur icone calendrier 12 mai 2006 icone PDF DP 

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Public est un journal de gauche qui s’efforce de décrire la réalité
telle qu’elle est. Un positionnement assumé sur l’axe idéologique qui
n’empêche pas, voire qui rend possible, l’honnêteté intellectuelle. Un
peu le pendant de la NZZ si l’on veut. L’exercice est difficile et
demande de la rigueur : il est tellement tentant de choisir les
raccourcis qui confirment l’idéologie.

L’article Ce n’est pas la régulation qui fait le chômage (DP n° 1686)
n’évite pas cet écueil. Pour démontrer sa thèse, l’auteur, Jean
Christophe Schwaab, nous renvoie à une enquête de l’OCDE. Or, à
première lecture, le tableau semble bien montrer que les pays qui
régulent le moins ont le chômage le moins élevé (Etats-Unis,
Grande-Bretagne, Suisse et Danemark). Les exceptions relevées ne font
pas disparaître la corrélation.

Dans son élan, Jean Christophe Schwaab nous dit ensuite : «l’emploi est
[…] influencé […] par la politique monétaire ou la politique
conjoncturelle qui jouent un rôle beaucoup plus important.» La thèse
est ici que la Banque centrale et/ou le gouvernement peuvent influer
durablement sur le taux de chômage en augmentant les liquidités et/ou
les dépenses publiques. Thèse aussi répandue que contestée. Le problème
est que l’auteur ne prend pas la peine de tenter une démonstration,
créant une asymétrie dans son discours : d’un côté l’usage (au moins
apparent) de la rationalité pour évacuer l’opinion idéologiquement
inacceptable, de l’autre, l’affirmation non démontrée que les thèses
idéologiquement correctes sont vraies ou, pour reprendre ses termes,
«qu’elles jouent un rôle beaucoup plus important».

Voici pour ma contribution critique de lecteur fidèle. Permettez-moi un mot encore sur le fond.

Si une (grande) partie de la gauche rejette la flexibilisation des
conditions contractuelles qui lient employeurs et employés, c’est parce
qu’elle peine de plus en plus à appréhender l’économie dynamique. Le
jeu n’est pas à sommes nulles, le gâteau nullement défini une fois pour
toutes, ni en quantité, ni en qualité.

La flexibilité permet le déplacement, la fluidité : du monde agricole
vers l’industriel, puis le tertiaire avec de multiples péripéties
intermédiaires. On n’a pas vu beaucoup de patrons créer des entreprises
prospères et durables en licenciant n’importe qui, n’importe quand,
n’importe comment.

On a vu en revanche nombre d’entreprises péricliter en s’accrochant à
un produit ou un service dépassé. Et dans ce cas, protection ou pas,
les emplois n’y survivent pas.

Benoît Genecand, Genève

Réaction

Réaction de l\’auteur
Nous sommes effectivement en présence de deux théories (l’emploi par la
politique monétaire – l’emploi par la flexibilité) tant contestées
l’une que l’autre, et toutes les deux invérifiables. L’objectif de mon
article était en tout cas de démontrer qu’il n’y pas de lien empirique
entre régulation et chômage. Ce qui tient la route, même si, à première
vue, les pays à faible régulation ont un taux de chômage moindre (mais
cela ne peut rester qu’une impression « à première vue »; on ne peut
généraliser suite à ces exemples isolés).
Si j’ai choisi de combattre la flexibilisation, c’est parce qu’elle est
nuisible pour ceux que la gauche défend ou souhaite défendre. La
flexibilité du travail est peut-être un avantage pour celui ou celle
qui est suffisamment formé, a suffisamment d’expérience et les reins
suffisamment solide pour se permettre de changer d’emploi quand ça lui
chante. C’est en somme celui dont le profil est recherché par les
employeurs. Il n’est donc de loin pas aussi victime des pénuries du
marché du travail que celui qui dont le profil est peu ou pas
recherché, et qui devra souvent ce contenter de ce qu’il trouve (et
n’aura jamais le loisir de voir les employeurs se battre pour pouvoir
bénéficier de ses services). Pour ceux qui (l’immense majorité) doivent
subir le marché du travail, spécialement en ces périodes tendues, la
flexibilité ne signifie qu’une chose : l’emploi, en général durement
acquis, peut « sauter » d’un moment à l’autre, ce qui ne peut qu’être
négatif, s’il retrouve un autre emploi, ce qui est loin d’être garanti,
ce sera aux mêmes conditions flexibles. Dans ces conditions
d’incertitude, pas question d’être innovant ! La menace de la
flexibilité sera surtout un moyen de le faire se tenir tranquille, de
le faire rester dans la norme pour éviter de devoir subir ses effets.
La flexibilité n’est donc qu’un miroir aux alouettes dont les avantages
ne sont accessibles qu’à une minorité.
(jcs) 16 mai 2006

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