Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
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Ce n’est pas la régulation qui fait le chômage

Les statistiques de l’OCDE montrent que la protection des travailleurs n’engendre pas davantage de sans-emploi.

Cependant, milieux patronaux et néolibéraux prônent toujours la flexibilité aux dépens des salariés.

La France vient de «remplacer» le Contrat première embauche (CPE), mais
n’a pas achevé le débat qui porte sur l’adéquation d’un marché du
travail très régulé et la lutte contre le chômage. En effet, le
précurseur du CPE, le Contrat nouvelle embauche (CNE), destiné aux
emplois nouvellement créés dans les entreprises de moins de vingt
salariés, marque toujours le marché de l’emploi. Or les syndicats,
presque muets lors de son entrée en vigueur, mais revigorés par les
manifestations étudiantes, annoncent maintenant la résistance, au non
de la lutte contre la précarité et de la réduction de la protection des
travailleurs. De nombreux libéraux leur répondent que la régulation du
marché du travail (entrave à la liberté de licenciement, législation du
travail très protectrice, etc.) est telle qu’elle empêche les
entreprises d’embaucher et qu’une augmentation de la flexibilité est
nécessaire pour réduire le chômage. A première vue, comment ne pas leur
donner tort ? Un employeur ne sera-t-il pas réticent à engager
quelqu’un qu’il ne pourra pas licencier sans justifications
conséquentes à la suite de procédures administratives compliquées ? Et
ne tentera-t-il pas de se délocaliser dans un pays qui lui laissera
davantage de liberté ? Les partisans helvétiques de la flexibilité ont
d’ailleurs pavoisé lors de la crise française : la Suisse est en effet
réputée pour sa législation du travail flexible et sa liberté de
licencier presque sans limite, alors que la France, qui connaît l’un
des codes du travail les plus denses, affiche un taux de chômage plus
de deux fois supérieur. Hors de nos frontières, on vante aussi
volontiers les mérites de la flexibilité en comparant le dynamisme
économique des pays anglo-saxons au marasme de pays qui, comme l’Italie
ou l’Allemagne, protègent beaucoup leurs salariés.

Cependant, et malgré ces réserves, les libéraux se trompent. Lier
régulation du marché du travail et taux de chômage n’est qu’un prétexte
pour diminuer l’une, sans véritablement agir sur l’autre. Depuis
l’avènement du thatchérisme et du reaganisme, c’est la flexibilité qui
prévaut. Et les marchés du travail d’Europe continentale, très régulés,
étaient et sont accusés de faire le lit du chômage.

En 1999, l’Organisation pour la coopération et le développement
économique (OCDE), pourtant fervente partisane de la flexibilité,
publie un rapport dans le cadre des «perspectives de l’emploi 1999». Ce
rapport, qui paraît désormais chaque année, compare les politiques du
marché du travail et le taux de sans-emplois dans de nombreux pays. Et
là, stupeur des libéraux : il est impossible de démontrer le moindre
lien empirique entre protection du marché de l’emploi et chômage.
Ainsi, certains pays au marché du travail peu protégé affichent un taux
de chômage nettement plus élevé que d’autres, où l’emploi est très
régulé (cf. encadré). En particulier la protection contre le
licenciement est plus forte dans des pays à relativement bas taux de
chômage (Autriche, Suède, Pays-Bas), que dans d’autres au taux plus
haut (Italie, Belgique).

Car le chômage ne dépend pas uniquement de la liberté de licencier ou
de la régulation du marché du travail. L’emploi est en effet influencé
par une foule d’autres paramètres, dont la politique monétaire ou la
politique conjoncturelle, qui jouent un rôle beaucoup plus important.
Ainsi, le bas taux de chômage de la Grande-Bretagne peut s’expliquer
par une politique monétaire à bas taux et de nombreux investissements
publics, qui soutiennent la croissance et encouragent donc la création
de places de travail et non par la grande flexibilité de sa législation
sur l’emploi.

La France, devenue le nouveau champ d’essai de la flexibilité, démontre
d’ailleurs elle-même qu’une politique libérale du marché du travail ne
crée pas (ou très peu) d’emploi. En effet, plus de 70% (cf. ci-dessous)
des CNE sont dus à un «effet d’aubaine». C’est-à-dire qu’ils auraient
été créés de toute façon, nouvelle législation ou pas, mais que
l’employeur a profité de l’occasion que représente une plus grande
liberté de licencier. Le Canard enchaîné rapporte ainsi l’anecdote
d’une offre d’emploi en contrat de durée indéterminée transformée en
CNE en plein processus de sélection : une candidate, qui s’était vue
répondre «que la place est prise» lors d’un entretien d’embauche, a lu
très peu de temps après que la place était remise au concours, mais
cette fois en CNE.

Ainsi, les attaques contre la protection des salariés commises sous le
paravent de la lutte contre le chômage révèlent leur véritable objectif
: il ne s’agit que de baisser les coûts des salariés, ce dont profitent
au final leurs employeurs et non les chômeurs. La Suisse n’est pas
épargnée par cette «logique». C’est en effet en promettant de créer des
places d’apprentissage que les milieux patronaux et le Conseil fédéral
justifient d’étendre le travail de nuit et du dimanche aux
apprentis.   

Taux de chômage et régulation du marché du travail

Pays              
      Chômage     Indice «protection
de l’emploi»   dont protection contre le licenciement

Etats-Unis :
             
5,0%                           
  
0,6                                         
0,1
Grande-Bretagne :    
4,7%                             
1                                            
0,5

Suisse :
                  
4,5%                
              1,6    
                   
                 0,5
Danemark :
             
4,1%                             
1,8                                          
0,6
Finlande :
                
8,3%                             
2,1                                          
0,8
Autriche :
                
5,2%                
            
2,2                                          
1
Pays-Bas
:               
4,7%                              
2,3                                         
1,25
Italie :
                    
7,7%                              
2,4                                          
0,7
Allemagne :
             
9,3%                             
2,45                                        
1,2
Belgique :              
   8,4%              
              
2,5                                          
0,7
Norvège
:                 
4,6%                             
2,6                                          
0,9
Suède
:                    
6,3%                             
2,6                                          
1,2
Grèce :
                    
9,9%                            
2,6                                           
1
France :
                   
9,5%                            
2,8                                           
1,1
Portugal :
                 
7,9%                
           
3,5                                           
1,75

L’«indice de la rigueur de la législation sur la protection de
l’emploi» permet de «mesurer» la régulation du marché du travail sur
une échelle de 0 à 6. Il tient compte de la réglementation de l’emploi
temporaire, des obligations spéciales applicables aux licenciements
collectifs et de la protection des emplois permanents contre les
licenciements individuels.

(OCDE, Synthèses, janvier 2005/ taux de chômage standardisés, fin 2005.)

Quels effets du CNE ?

Le gouvernement français a souvent l’œil rivé sur les sondages. Et
c’est grâce à un sondage, réalisé par l’institut appartenant à la
patronne des patrons français, qu’il a pu claironner que près d’un
tiers des CNE ont débouché sur une création d’emploi, annonçant même le
chiffre de 140 000 nouvelles places de travail en trois mois.
Malheureusement, la validité de ce sondage, portant sur seulement 300
entreprises, a été contestée par l’INSEE (Institut national de la
statistique et des études économiques), qui table sur au plus 20 000
nouveaux emplois pour le trimestre. Et il est encore impossible de
savoir combien de travailleurs seront licenciés (et d’emplois
supprimés) au terme des deux ans de «période d’essai» durant laquelle
la liberté de licencier est élargie.

(Le Canard Enchaîné, 5 avril 2006.)

DOMAINE PUBLIC

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