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Manifestation des médecins généralistes : Pour la survie de l’espèce

Dix
mille docteurs sur la Place fédérale ont manifesté pour une médecine
proche des patients. Une mission de salut public qu’ils accomplissent
sans compter.

icone auteur icone calendrier 7 avril 2006 icone PDF DP 

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Ils sont un peu étonnés d’être là et ils en veulent à Pascal Couchepin.
Les médecins généralistes, accompagnés des assistantes médicales, se
serrent sur la Place fédérale à Berne pour la première manifestation de
la catégorie en Suisse. Dans leurs bagages, avec banderoles et enfants,
ils apportent au Conseil fédéral une pétition munie de 300 000
signatures. Les cloches des vaches battent le tempo du petit cortège de
brancards qui fend la foule, brave les flashes et occupe un instant
l’entrée du Parlement. Les policiers dirigent le trafic, les copains
immortalisent l’événement. C’est très rapide. En un rien de temps, la
fête est finie. Le peuple des médecins de premier recours rentre à la
maison. On compte dix mille personnes. En Suisse, les omnipraticiens
sont près de cinq mille. Alors qu’il y a plus ou moins 28 000
praticiens, tout genre confondu.

La peur de disparaître

La cage se dresse au milieu de l’esplanade. Le zoo des médecins en voie
de disparition s’expose au public des curieux et des journalistes. Seul
un étudiant sur dix rêve de devenir généraliste. Des cabinets ferment,
faute de candidats, également en ville. Chirurgie et clinique séduisent
davantage, même si les statistiques de la Fédération de smédecins
suisses (FMH)
nuancent le catastrophisme ambiant. La corporation vieillit : le gros
de la troupe, 60%, avoue plutôt 53 ans. Les femmes remplacent certes
les hommes, mais à temps partiel. Pourtant, les Suisses (cf. Santésuisse),
surtout à l’est de Zurich, choisissent volontiers le modèle du médecin
de famille pour leur assurance de base, même si la proportion reste
faible (moins de 10%).

La pétition réclame soutien et argent. La relève se meurt dans
l’indifférence des autorités, voire la méfiance des banques qui coupent
les crédits. La Confédération veut en outre rogner sur les tarifs,
notamment de laboratoire, afin de contenir la hausse des coûts de la
santé. La fin menace, crient les orateurs. La foule en blouse blanche
frémit, puis applaudit. Il faut bien chasser l’angoisse, maudire la
concurrence, repousser l’assaut des caisses maladies, de
l’administration, de Pascal Couchepin et de son dauphin, Thomas
Zeltner, directeur de l’Office fédéral de la santé.
La place tremble à la pensée des soins sans obligation de contracter
soumis à la clause du besoin ou à l’emprise des centrales téléphoniques
qui pistent les maladies et les consultations inutiles. La société
suisse de médecine générale (SSMG) accepte toutefois l’idée d’une évaluation des prestations pour en garantir la qualité.

A mesure d’homme

Les docteurs fraternisent dans le brouhaha des discours. «Je travaille
à Orbe, vous venez de Winterthour, c’est loin !». Ils se touchent.
Epaule contre épaule, ils revendiquent l’humain contre les
technocrates, la bureaucratie, Tarmed,
les politiciens, le néolibéralisme, les pharmas… Ils se découvrent
altermondialistes. Ils appellent à la rescousse les sentiments, les
émotions, le contact avec le patient, non pas le client. Ils se
racontent les frustrations, la fatigue. La tribune officielle dénonce
les jours et les nuits interminables qui éloignent les médecins de
famille de leurs familles. Finalement, tout le monde veut du temps. Et
de la lenteur, pour soi et pour les malades, vrais ou imaginaires.
Consoler l’âme et soigner les corps prend du temps. Huit cas sur dix de
toutes les maladies et de tous les accidents sont diagnostiqués et
traités dans les cabinets de premier recours. Les médecins masqués,
grimés, maquillés sous la coupole sont peut-être anachroniques,
conservateurs, étrangers au système de santé qui se prépare au XXIe
siècle. Qu’importe. Ils croient à leur combat.

L’avenir dans un poisson d’avril

Après une bouffée de mélancolie au souvenir d’un âge d’or improbable où
le docteur, l’instituteur et le pasteur sinon le curé menaient une vie
de notables, après les cris de désespoir, après l’amertume, il faut
imaginer un autre futur, contre l’extinction de l’espèce. Le poisson
d’avril a assez duré, maintenant la place exige des mesures concrètes,
immédiates, efficaces. Elles s’égrènent comme un chapelet, une
incantation. D’abord, une formation de proximité, car on apprend au
chevet des souffrants. Ensuite, l’enseignement de la médecine
généraliste dans les écoles, universitaires ou non, par des experts de
la branche, car c’est une spécialité à part entière qui mérite des
cours spécifiques. Finalement, un financement d’Etat, car la
libéralisation en vue asséchera ses ressources. Tout est écrit et signé
dans la pétition livrée au Conseil fédéral. Dans l’espoir de retrouver
la dignité et la considération perdues.

L’orage plane sur la capitale. Les manifestants se quittent avec le
sentiment d’avoir une fois de plus accompli leur devoir. Arrivés en
victimes, privilégiés certes, ils rentrent la tête haute. Ils ont osé
descendre dans la rue, malgré la culpabilité de nantis face à la misère
véritable, et ils en sont fiers. La résistance fait toujours du bien
quand elle se teinte de solidarité. Et peut-être un jour la Suisse
célébrera-t-elle aussi la journée des médecins de famille, comme au
Québec.   

md

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