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Givaudan : A la conquête du nez et du marché

La
multinationale installée à Vernier traverse les siècles, survit aux
crises et alimente sa croissance à coup de rachats et de créativité
parfumée.

Les médias annoncent un bénéfice net de 406 millions de francs et un chiffre d’affaires de 2,8 milliards pour 2005. Givaudan
améliore ses résultats précédents et surprend les prévisions plutôt
timides des analystes. Championne du monde des senteurs – elle contrôle
17% du marché – la société va distribuer à ses actionnaires près de 18
francs pour chacun des 7,4 millions de titres en circulation. Avec des
hauts et des bas, dès sa naissance, elle vise la première place de la
branche. Achats et fusions assurent les assises économiques et
financières, sinon une expérience pluricentenaire si l’on compte
l’histoire des parfumiers tombés un jour ou l’autre dans le giron du
fabricant genevois, indispensables à la recherche et à l’innovation. En
gros, pas de créativité, et de réussite, sans business plan. Comme en
1991, quand Givaudan et Roure – une entreprise concurrente fondée à
l’aube du xviiie siècle, basée à Cincinnati aux Etats-Unis – décident
de partager comptoirs et éprouvettes, avec la bénédiction de Roche, le patron depuis les années soixante, pour renforcer leur emprise sur l’univers volatile des parfums et des arômes.

Le pain à la violette

Vernier au lieu de Zurich. Léon et Xavier Givaudan, d’origine
lyonnaise, s’installent au bout du lac Léman en 1898. Ils quittent la
Limmat, écœurés par un boulanger parti en guerre contre les effluves de
violette qui s’échappent de leur laboratoire et contaminent pain et
croissants. Septante-huit ans plus tard, une fuite de dioxine à Seveso
attaque pour de bon hommes et animaux. Icmesa, une filiale italienne au
nord de Milan, empoisonne vie, terre et eaux de toute une région. De
nos jours, les recours des victimes traînent toujours dans les
tribunaux. Et un film suisse, Gambit
(le pion aux échecs) de Sabine Gisiger, prix de la critique au festival
de Locarno l’année passée, reprend l’enquête au fil du témoignage du
directeur technique de Givaudan au moment de l’accident, Jörg Sambeth,
condamné en 1983 par les juges italiens et auteur d’un roman livrant sa
vérité sur les événements, Zwischenfall in Seveso (UnionsVerlag, 2004).

L’âge d’or

Rapidement les deux frères inventent les essences qui assurent leur
succès. Ernest Beaux, créateur du n° 5 de Chanel, avoue sa
reconnaissance à l’égard des Givaudan et de leurs produits synthétiques
hors du commun. Après Verdun et les tranchées, Léon traverse
l’Atlantique, monte à Paris, descend en Italie. Les filiales se
multiplient où les molécules parfumées se vendent par milliers. Seule
la mort stoppe son élan conquérant en 1936. A la même époque, la
recherche piste des territoires nouveaux. Coup sur coup les chimistes
de la maison cuisinent un fongicide capable de protéger tissus naturels
et émulsions industrielles ainsi qu’un antiseptique stérilisant savons,
crèmes et autres shampoings.

Givaudan chevauche ensuite le boom économique des années cinquante et
soixante. L’expansion continue de plus belle. Deux nouvelles usines au
Brésil et au Royaume-Uni traitent les plantes et les fleurs du monde
entier, capturées par des explorateurs lâchés entre forêt amazonienne
et désert de Gobi. Polymorphe, Givaudan s’intéresse également aux
écrans solaires, congés payés à la mer obligent. Filtres UVB et UVA
protègent depuis les peaux de la classe moyenne à la plage. Avant la
crise, la multinationale revient enfin à Zurich quand elle s’empare de
l’usine Flora à Dübendorf, qu’elle transforme en siège européen de la
division arôme et en centre de recherche voué aux parfums. Deux cents
scientifiques, experts, spécialistes des odeurs et des goûts alimentent
le catalogue de l’entreprise. Une école, ouverte en 1946, forme des
élèves cosmopolites aux secrets des fragrances.

Une vie nouvelle

Plus le temps passe, plus la concurrence fragilise le capital de
Givaudan. Les masses occidentales découvrent les cosmétiques. Les prix
plongent. Déodorants et eaux de Cologne se démocratisent. Le marché
s’emballe. Les adversaires aussi. Xavier, désormais en fin de vie – il
a 93 ans en 1963 – sans héritiers, à court d’actifs, solde le bijou de
famille à Roche, le géant pharmaceutique bâlois. Qui rachète dans la
foulée un autre monument du secteur, Roure-Bertrand Fils et Justin
Dupont, génie des huiles essentielles, notamment.

A l’abri du besoin, les Genevois poursuivent leur stratégie de rachats.
En vingt ans, ils quadrillent les cinq continents. Givaudan travaille
dans 96 pays, administre 16 filiales et envoie par monts et par vaux
une centaine d’agents en arômes et parfums.

Une fois consommée la fusion avec Roure, accompagnée d’une
redistribution des sièges et des divisions du groupe entre la Suisse,
la France et l’Amérique du Nord, les successeurs de Léon et Xavier
s’affranchissent de Roche en 2000. A nouveau indépendante, la société
entre en bourse et, deux ans après, se paie pour 750 millions de francs
le département arômes de Nestlé (FIS). Signe évident d’un appétit
croissant de yogourt, glace, boissons et plats prêts à la consommation.
Chassé par un boulanger trop sensible, le parfum prend sa revanche et
passe du nez au palais pour le bonheur du bilan.    

md

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