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Carlos Bauverd et Roland Buti : Les pères terribles

Avec
des moyens littéraires très différents, deux livres explorent la
difficile accession des fils à l’identité, grâce à ou malgré la stature
du père.

Dans l’un et l’autre cas, l’élément déclencheur est la mort du père,
maladie chez Bauverd, suicide chez Buti. Mais si Carlos Bauverd adopte
la forme de la lettre-pamphlet pour régler ses comptes avec son père,
Roland Buti, pour sa part, déploie tous les charmes de l’imaginaire
romanesque pour évoquer la fascinante et terrible figure paternelle.

Un amour-haine

Le cœur sursaute et brûle à la lecture du livre de Bauverd. Tant de
souffrance et tant de haine, succédant à un si grand amour, en rendent
la lecture douloureuse. Le narrateur se débat, à la fois ligoté par un
devoir de loyauté envers cet homme auquel il doit une enfance heureuse,
et refusant totalement d’accepter l’héritage de ce même homme qu’il
hait pour ses options politiques. Les pages consacrées au bonheur et à
la sécurité de l’enfance sont poignantes, quand on sait à quel prix le
narrateur devra les payer. Tout ce qui se construit à ce moment-là
devra être détruit, en même temps que la statue sera jetée à bas. Avec
cette interrogation angoissée : qu’est-ce qui a fait que je ne sois
pas, moi aussi, devenu fasciste ? Comment ai-je pu me construire une
identité nouvelle sur les ruines du modèle paternel ? Aux dernières
pages cependant, une double découverte, que je ne dévoilerai pas ici,
viendra troubler encore un peu plus le paysage familial, et rendre la
conquête d’une identité adulte et sereine impossible pour le narrateur.

Dans la foulée, Carlos Bauverd ne ménage pas la neutralité helvétique,
ce «silence-radio». Sans surprise, le massacre du père s’accompagne
donc de celui de la patrie. Ce mutisme correspond, au niveau familial,
au silence imposé à l’expression des sentiments, dont son père, avant
lui déjà, a été la victime : «Les Suisses vivent dos-à-dos, pas
face-à-face» (p.83). L’explosion du récit répond alors à une libération
sur ce plan-là. Cette incapacité de communiquer à autrui l’intensité de
ses émotions est un leitmotiv dans la création littéraire suisse
romande. Que l’on pense, par exemple, au très beau récit d’Adrien
Pasquali, Le Pain de silence, ce silence que Roland Buti met à son tour
en scène dans Un nuage sur l’œil.

Danse avec les renards

Le renard qui orne la couverture du livre de Buti évoque le fil
conducteur du roman : des quatre personnages en lice, deux, le père et
Fabe, tuent les renards, car ils sont chasseurs ; Adrien,
l’informaticien myope, les rate et Solé la biologiste les observe. Dans
ce village du pied du Jura vaudois, deux frères se retrouvent après le
suicide de leur père, grand coureur de jupons devant l’Eternel. Adrien
a fui la maison paternelle à 15 ans, Fabe est resté. Adrien a parcouru
le monde, Fabe est buraliste postal au village. L’un et l’autre ont
subi la forte personnalité du père qui, pour être mort quand le récit
commence, n’en est pas moins omniprésent. Ils ont gardé une grande
affection l’un pour l’autre, Adrien pour le géant débonnaire qu’est
devenu Fabe, ce dernier pour le frémissant intellectuel à lunettes
qu’il retrouve à la descente du car. Même si la partie de chasse se
solde par un échec (Adrien blesse justement le renard qu’il ne fallait
pas, un protégé de Solé), la tendresse fraternelle perdure. Et la
bavure d’Adrien permettra aux frères de renouer avec Solé, leur petite
camarade d’enfance.

Mais Solé, sans le savoir, a un secret, que découvrira Fabe, un peu
tard… Secret engendré (c’est le cas de le dire) par le silence du père.
Roland Buti nous plonge dans cet univers familial, bousculé par la mort
et la révélation, avec finesse et chaleur. Le personnage de Solé,
surtout, est à mes yeux une très belle figure de femme libre. Il m’est
rarement arrivé, comme je l’ai fait à cette lecture, d’inscrire dans la
marge, à plusieurs reprises, un «comme c’est juste !» enthousiaste. Ce
roman était en compétition pour le 11e prix Lettres frontière ; c’est,
sur un thème voisin, L’Eau du bain, de Pascal Morin, qui l’a emporté.
Pour moi, le livre de Roland Buti est bien meilleur. Qu’on se le dise !

   

Catherine Dubuis

Carlos Bauverd, Post Mortem, Lettre à un père fasciste, Paris, Phébus, 2003

Roland Buti, Un nuage sur l’œil, Carouge-Genève, éditions Zoé, 2004.

Biographies

Carlos Bauverd est né en 1953 ; il est le fils d’un nazi notoire dans
la Suisse des années trente et quarante. Sociologue de formation, il
est engagé depuis vingt ans dans l’action humanitaire.

Roland Buti vit à Lausanne où il enseigne l’histoire. En 1990, il a
publié aux éditions Zoé un recueil de nouvelles, Les Ames lestées.
Comme historien, il a publié Le Refus de la modernité. La Ligue
vaudoise : une extrême droite et la Suisse (1919-1945), Payot, 1996.

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