Mode lecture icon print Imprimer

Porta Alpina : Le nombril du monde

Sedrun
et la Surselva dans les Grisons veulent un accès direct aux
transversales alpines. Le projet a une chance de se réaliser s’il
devient le pivot du développement du massif  du Gothard et s’il
l’emporte sur les particularismes des quatre cantons concernés.

icone auteur icone calendrier 24 février 2006 icone PDF DP 

Thématiques

Un ascenseur lance dans le ciel de la Surselva touristes et hommes
d’affaires. Aspiré par un puits de 800 mètres, il relie la transversale
alpine au village de Sedrun. Les Grisons, à sept contre trois, viennent
de lui attribuer 20 millions de francs. Après l’accord du Conseil
fédéral doté d’un premier crédit de 7,5 millions, le projet de
l’association Visiun Porta Alpina
peut décoller. Même si les CFF craignent qu’une halte n’entrave le
rendement d’une entreprise milliardaire et n’entame les ressources
promises aux NLFA. Même si une gare conciliant les cadences
supersoniques des trains et la sécurité des passagers reste
problématique. Et à condition qu’il s’intègre au développement régional
du Gothard esquissé dans un rapport, publié l’automne passé. Car une
œuvre visionnaire, proche de la science-fiction, célébrée
à l’étranger, court vers l’échec si elle ne s’insère pas dans une
planification cohérente des activités et du territoire, susceptible de
stimuler la créativité des secteurs publics et privés. Contre la
morosité ambiante – exode de la population, l’armée qui ferme ateliers
et casernes, l’économie forestière à bout de souffle – et malgré
l’image d’un entonnoir à bouchons, hantise des automobilistes et des
camionneurs.

Le rapport
- réalisé par les bureaux Ernst Basler+Partner AG, Hermann Alb et
Verkerhs- und Raumplanung pour le compte du Département des
constructions, des transports et des forêts – invente le label Gothard.
Sommets, neige, trains, tunnels, lacs, barrages, vaches, bergers,
folklore et fromages deviennent une marque, enracinée dans la
mythologie alpestre. Il faut vendre le paysage sans oublier sa
sauvegarde. Aller de l’avant, oui, mais dans le respect du génie des
lieux et de ses habitants. En un mot, le progrès doit être durable. On
redoute les lits froids et une expansion urbaine exagérée. Les vallées,
accrochées à leurs cols, préfèrent des touristes fidèles et discrets,
amoureux de la beauté originelle du nombril de la Suisse.

L’ascenseur joue le cordon ombilical avec le va-et-vient souterrain
entre les métropoles – plus que deux heures et demie entre Milan et
Zurich. Les Alpes ne sont plus un réduit infranchissable, mais une
halte bienvenue le long de la voie nord-sud. Sedrun au centre de
l’Europe, dit le spot publicitaire répété par Stefan Engler,
responsable des transports grisons.

Un espace commun

Porta Alpina se place idéalement au cœur d’un territoire qui comprend
Uri, Valais, Tessin et Grisons. Le «Raumkonzept Gotthard» – l’idée d’un
espace et d’un destin communs – freinerait l’individualisme chronique
des cantons et comblerait l’espoir d’une collaboration
transfrontalière, exemplaire d’une nouvelle politique régionale de la
Confédération, au stade embryonnaire, tiraillée par des intérêts
antagonistes et à court de financements. Bref, soit on se regroupe
derrière un projet porteur, soit on se disperse sans grand avenir à la
périphérie du xxie siècle, en tout cas loin du Plateau et de la plaine
du Pô. Selon les auteurs du rapport, Porta Alpina peut stimuler le
développement local. Et valoriser un réseau de transports déjà riche :
les chemins de fer rhétiques et la ligne du Matterhorn-Gotthardbahn -
avec son légendaire Glacier Express – en tête, sans parler des cars
postaux dont le coup de klaxon enchante encore Japonais et Américains
en vacances. Mais elle doit surtout alimenter une identité collective,
parfois défaillante. En équilibre sur les montagnes : à la fois
barrière et trait d’union entre les gens. Du coup l’ascenseur ouvre le
Gothard au reste du monde et décloisonne les indigènes. Théoriquement,
du moins. Car les incompréhensions, les jalousies, les égoïsmes
multiplient la distance déjà creusée par les langues, les dialectes,
les traditions. Andermatt fête en solitaire le projet d’un complexe
hôtelier de 800 chambres, sponsorisé par un magnat égyptien. Viège
attend sa nouvelle gare à 200 millions de francs, prochain carrefour du
trafic ferroviaire en Valais. Tandis que le Tessin glisse vers
l’Italie, tournant le dos au reste du pays.

Pour l’heure, les Alpes riment toujours avec touristes, choyés l’hiver
mais encore délaissés les autres saisons. Les promoteurs de Porta
Alpina en comptent 50 000 de plus chaque année. Ski, vélo, golf,
randonnée, détente, nature sauvage ont de quoi s’épanouir entre Brigue,
Biasca, Flims et Flüelen. En revanche il est impératif de travailler
ensemble. Une structure supracantonale sera chargée de coordonner
toutes les initiatives ainsi que de contrôler qualité et prix des
services offerts. Histoire de résister aux concurrents, l’Autriche
par-dessus les autres. Et de redorer une réputation ternie depuis
quelques années par des équipements vieillissants, des tarifs trop
élevés et du personnel peu qualifié.

La recherche au sommet

Cependant, les loisirs ne suffisent pas au bonheur du Gothard. Qui
risque de se transformer en parc d’attractions pour citadins, dépendant
d’une seule source de revenu et otage du tourisme de masse. L’étude,
entre rêve et réalité, indique ainsi d’autres pistes. Les connaissances
et les savoir-faire en matière d’eau et d’énergie se transforment en
occasion de formation et de recherche, à l’image du Centre de biologie alpine de Piora ou de l’Institut de phytopharmacologie
d’Olivone dans le val Blenio. Les grandes sociétés investissent un
cadre enchanteur propice à leur épanouissement. Microsoft est pressenti
à Disentis (cf. Informatique : Microsoft connecte les minorités , Danesi Marco ( md ), DP n°1636, du 25 Février 2005). Les produits du terroir, avec AOC et IGP en
prime, inondent les marchés et sortent de leurs niches méconnues.

Finalement, créativité et innovation vont surgir d’un gouffre de
granit. Voilà le pari, et peut-être l’illusion, de Porta Alpina. Les
Grisons semblent y croire. Mais il faudra convaincre Tessinois, Uranais
et Valaisans de se joindre à l’aventure pour le bien de chacun. Car
l’éloignement – la vallée de Conches n’est pas à deux pas de Sedrun -
la méfiance à l’égard des projets pas chers (Expo.02) et la nécessité
de trouver des partenaires prêts à payer un ascenseur aux couleurs de
la Surselva – dont on ignore précisément les coûts d’exploitation,
estimés actuellement à 2,5 millions de francs par an – risquent tôt ou
tard de cimenter les mauvaises humeurs et les oppositions.
   

md

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/8976
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/8976 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.