Mode lecture icon print Imprimer

Grounding, le film : La petite histoire reste au sol

Les
derniers jours de Swissair flirtent avec la tragi-comédie. Entre coups
d’épate et enquête journalistique, le film montre des personnages
prisonniers d’un drame grand-guignolesque.

icone auteur icone calendrier 3 février 2006 icone PDF DP 

Thématiques

Le spectacle commence dès le générique. Ce n’est pas du cinéma, c’est
MTV, plus les pop-up d’Internet avec l’hystérie des grandes tragédies,
l’exposé d’économie politique en prime. Instigué par le producteur
Peter-Christian Fueter, le film de Michael Steiner – réalisateur de Mein Name ist Eugen,
déclaré meilleur film suisse de l’année à Soleure, plébiscité par un
demi-million de spectateurs – déverse musique à plein tube et séquences
d’époque dans un montage serré, qui colle à un commentaire tonitruant,
façon CNN. Le refus de l’Espace économique européen, le 6 décembre
1992, marque le début des malheurs de Swissair. Pas de marché commun,
pas d’affaires. Il faut d’autres solutions. Philippe Bruggisser, PDG à
l’époque, choisit la fuite en avant au lieu d’une alliance raisonnable
avec d’autres compagnies. On rachète des sociétés, notamment Sabena,
sans pouvoir véritablement les contrôler. En dix ans «la banque
volante», selon une passagère thaïlandaise laissée à terre le 2 octobre
2001, s’endette sans compter à l’insu d’un conseil d’administration
obéissant. Philippe Bruggisser paie pour tout le monde, il est limogé.
Après un court passage de Moritz Suter, père et patron de Crossair,
filiale de Swissair, qui, confronté à l’ampleur du désastre, renonce au
bout de six semaines, c’est le tour de Mario Corti de reprendre les
rênes de l’entreprise. Il obtient l’appui des banques, UBS et Crédit
Suisse, quitte Nestlé et tente de sauver la flotte en perdition. Le
clip s’arrête ici, en mars 2001. Le bombardement vertigineux d’images,
de sons, de paroles laisse enfin la place au film. Et à un temps qui se
dilate jusqu’aux minutes fatidiques, étirées à se rompre dans l’annonce
terrible de la suspension des vols.

Tiré d’un livre de René Lüchinger, rédacteur en chef de Bilanz, enrichi
des confidences livrées par les protagonistes de la débâcle, bourreaux
ou victimes, Grounding
emporte les genres dans une folle embardée, hallucinante et didactique,
«doku-thriller» crie la pub. Le documentaire vire à la fiction, la
fiction brouille le documentaire. Marcel Ospel, Lukas Mühlemann, Kaspar
Villiger, Mario Corti, André Dozé, Moritz Suter se confondent avec
leurs doubles – au point que Matthias Mölleney, chef du personnel de
Swissair, interprète son propre rôle – pour rejouer rencontres
secrètes, séances houleuses, aveux en tête-à-tête, bagarres enfantines,
trahisons infâmes dans une ambiance de fin de règne, un peu Hamlet un
peu Ubu Roi. La caméra les suit discrètement, en cachette, obsédée par
sa mission. La grande histoire en sort meurtrie. Les conflits
personnels, la rivalité entre Bâle et Zurich, l’impuissance du Conseil
fédéral empoisonnent les derniers jours de Swissair. Sans retour
possible. Alors on cadre à fleur de peau, on fait du corps à corps. Les
personnages sentent la transpiration, la panique ou l’arrogance. Le
champ-contrechamp simple et têtu de la dispute, vraie ou fausse peu
importe !, entre Marcel Ospel et Lukas Mühlemann pour s’assurer le
contrôle de la future compagnie aérienne, figure le dérapage
pathologique d’un système condamné à mort. En même temps, il célèbre la
certitude inébranlable d’un film à thèse : les banques ont coulé
Swissair, le «méchant» Ospel a comploté contre le «bon» Corti.

Les petites histoires des salariés, otages d’un jeu qui les dépasse,
éparpillées ici et là dans la trame haletante des événements, 
devraient humaniser le drame. Les décisions prises à l’abri des bureaux
de Kloten blessent des hommes et des femmes en chair et en os. Le
ridicule s’ajoute cependant au malheur. La vérité sombre dans la
caricature. Une famille italienne, sortie de Pain et chocolat, se
déchire entre le fils fondé de pouvoir à l’UBS et les parents condamnés
au chômage après une vie passée au service du groupe zurichois. Un
couple beau et maudit, elle hôtesse de l’air lui pilote, vit un amour
tourmenté sur fond d’enfant esseulé, de grand-père mélancolique, ancien
technicien de Swissair réduit à bichonner les vieilles carcasses de la
compagnie, et de caisse de pension en faillite. Faire-valoir dans la
réalité, les sans-grade deviennent également les alibis d’un récit tout
épris de son évidence. «I’m so sorry», souffle Mario Corti le 2 octobre
2001, pauvre pion d’une partie dont il a perdu le fil. Des excuses
absurdes et inutiles, en anglais par-dessus le marché. Avant de voir
défiler, à la manière d’un super-8 poussiéreux, l’âge d’or du
transporteur qui hésite entre le refus d’une modernité détournée et
l’envie d’un passé mythique, rouge avec une croix
blanche.   

md

René Lüchinger, Swissair, Mythos und Grounding, Scalo Verlag, Zürich, 2006.
René Lüchinger, Der Fall der Swissair, Bilanz Verlag, Zürich, 2001.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/8942
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/8942 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.