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Fécondité des bornes

Hommage
au pays, au père, aux parlers, ces chroniques d’une petite enfance, en
pays ajoulot, d’un rejeton d’«occupant» bernois, touchent à la fois aux
racines de la question jurassienne, aux délices de la langue et au
trésor d’une double culture.

icone auteur icone calendrier 13 janvier 2006 icone PDF DP 

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Le métissage réussi, dont la Suisse aurait pu être (et a peut-être été
un temps) le modèle, est un terreau d’une grande richesse. Christian
Schmid en est un exemple. Fils de douanier bernois en pays jurassien,
sa langue maternelle est le «Bärndutsch», sa confession le
protestantisme ; mais il apprend le français avec le fils du fermier
voisin et participe à la Fête-Dieu sous les traits d’un petit ange.
Resté fasciné par la langue, il émaille ces chroniques des premières
années de sa vie de savoureux rapprochements entre les expressions
françaises et les doubles «ä» du parler bernois. Le récit glisse ainsi
constamment d’une frontière à l’autre, d’une tradition à l’autre, d’une
mentalité à l’autre, ménageant des passages où pourrait, où devrait
s’engouffrer l’entente entre les peuples.

Pendant la guerre, le père a fait son «devoir» sans trop y croire,
regardant ailleurs, quand il le pouvait, lorsqu’il tombait sur une
cache de fuyards affolés. C’est lui qui a instillé à son fils ce
scepticisme ironique face aux déferlements patriotiques ayant
accompagné et suivi la Deuxième Guerre mondiale en Suisse. Né en 1947,
le petit Christian a très tôt senti les réticences paternelles à
l’égard de la grandeur et de l’héroïsme sans tache de nos colonels.
Plus tard, il les reprend à son compte : «Nous habitions le pays le
plus beau et le meilleur du monde, nous étions le peuple le plus
vaillant. Des distances sidérales nous séparaient de l’étranger, et nos
frontières nous protégeaient des horreurs qui nous assaillaient de
toutes parts. Voilà le mythe dont on nous bourrait le crâne dans notre
enfance»(p. 37).

La figure du père, fonctionnaire éclairé, campe ce que l’on pourrait
appeler l’homme de bonne volonté, placé entre les préjugés et à
l’arrogance de l’administration bernoise (ach ! ces Welches !) d’un
côté, les peurs, la méfiance et la haine des «colonisés» de l’autre.
Les prémices de la question jurassienne se dessinent alors avec
netteté. Mais cette histoire s’accompagne, pour le père, et c’est là
une belle originalité du texte, d’une trajectoire personnelle. En
effet, méprisé par les paysans pour avoir voulu faire un apprentissage
de commerce, donc trahir sa caste, et n’ayant finalement trouvé
d’emploi qu’aux douanes fédérales, le père est considéré de haut par
ceux parmi lesquels il a passé son enfance. Fonctionnaire, vraiment ?
Pouah ! Vers la fin du livre, le père retourne en Suisse alémanique
chez un de ces gros paysans, Fritz Stettler, et s’explique avec lui. Il
prend alors conscience de son propre parcours, qui l’a conduit à
l’émancipation : «Une chose devint claire à papa tandis qu’il
s’approchait de la ferme de Fritz Stettler : en quittant ce monde qui
était le sien, il s’était affranchi de sa hiérarchie. Ce que Fritz
pouvait penser de lui ne le touchait plus. Il était garde-frontière,
fonctionnaire fédéral, et gagnait sa vie et celle des siens. Dans le
Jura, la frontière entre l’assimilation et le rejet était peut-être
encore plus nette pour le Suisse allemand qu’il était, voire moins sûre
à plus d’un titre, et pourtant il s’y sentait plus libre. Il ne devait
pas faire la cour à ce despotisme paysan. […] Il pouvait vivre avec ces
frontières-là dès lors qu’il les avait reconnues, car elles lui
permettaient d’avoir des relations personnelles sur un terrain neutre,
loin des préjugés ancestraux» (p. 178). L’exil comme clé de la liberté,
et l’éloignement du terreau ancestral comme condition de la lucidité.

Il en va autrement, on s’en doute, de la mère du narrateur. D’une
famille ouvrière, elle n’a fréquenté que l’école primaire. Parvenue
avec succès au terme de son apprentissage de couturière, elle aimerait
aller se perfectionner à Paris. Mais ses parents ne la laissent pas
partir dans cette ville de perdition ! Elle se résigne à devenir
employée de maison, jusqu’au jour où elle lit dans un journal la petite
annonce matrimoniale de Hans Schmid, le père du narrateur. Attirée par
le fait qu’il vient d’un village voisin du sien, et qu’elle ira vivre
en Suisse romande, «ce monde francophone qu’on lui avait interdit après
son apprentissage», elle épouse Hans. Mais aux Bornes, elle s’étiole
dans l’isolement et le silence. Son plus beau jour sera certes le
retour de la famille en Suisse alémanique, amorcé à la fin du livre.
Cette trajectoire, hélas ! est un exemple de plus d’une existence
féminine sacrifiée dans la plus complète indifférence.

Dans le jardin personnel de l’enfant en revanche, le hameau des Bornes
restera une pierre lumineuse. Et avec ce récit, le narrateur s’en va,
en compagnie d’Alexandre Voisard et de Daniel de Roulet par exemple,
rejoindre la famille des écrivains frontaliers.

Christian Schmid, Aux Bornes, traduit de l’allemand par Edouard Höllmüller, Lausanne, Éditions d’en bas, 2005.

L’auteur

Christian Schmid est né en 1947 à Rocourt et vit à Schaffhouse. Il a
suivi une formation de laborantin, puis a étudié l’allemand et
l’anglais à l’Université de Bâle. Depuis 1988, il est rédacteur à la
Radio suisse DRS1. Comme chercheur, il travaille dans les domaines de
la dialectologie et de la littérature orale et dialectale.

Le traducteur

Edouard Höllmüller est né en 1938 à Winterthour, a étudié à Neuchâtel
et demeure à Villars-sur-Fontenais (Jura). Professeur de langues
modernes dans plusieurs gymnases et à l’université, il a vécu entre La
Chaux-de-Fonds, Kinshasa (Congo) et Liestal. Traducteur de l’allemand
et du dialecte.

Références

Alexandre Voisard, Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, Orbe,
Bernard Campiche Editeur, 2005 (voir Au commencement était le son , Catherine Dubuis, DP n°1663, du 21 Octobre 2005).

Daniel de Roulet, Nationalité frontalière, Chroniques, Genève, Éditions Metropolis, 2003

(voir Catherine Dubuis, «Grandes Lignes», in Ecriture n° 62, automne 2003).

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