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Fenêtre sur France : Janine Massard

Pendant
les années de la dernière guerre, dans un cadre modeste mais préservé,
et grâce à la présence rayonnante d’un grand-père habité par la beauté
du monde, une petite fille apprend la vie et ses mystères. Jusqu’au
jour, inéluctable, où bien des fenêtres doivent se fermer.

icone auteur icone calendrier 25 novembre 2005 icone PDF DP 

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Au commencement était le jardin, des vignes, un champ de blé pour le
pain (car c’était la guerre), un ruisseau qui débordait souvent, la
voie ferrée, et, tout en bas, le lac. Pour veiller sur le tout, et sur
la petite fille de quatre ans, grand-père, descendant de huguenots et
maître des mystères et des mots. D’autres habitants encore dans ce
jardin, maman Rose et Madeleine, la petite malade, Hortense et Jehanne,
papa plus souvent sur la frontière qu’à la maison. La mort frappe très
tôt dans ce monde aux ressources limitées : Madeleine, l’aînée, de plus
en plus diaphane, finit par se dissoudre dans l’air, comme une fumée.
Mais comme une fumée, elle réapparaît de temps en temps sous les yeux
charmés et confiants de Gisèle, la narratrice de quatre ans, et de sa
cousine Jehanne. Mort et résurrection dans le paradis de la très petite
enfance.

Grand-père, vraie figure paternelle, initie la petite fille aux
merveilles de la lecture et de l’univers des contes ; contemplateur
gourmand, il prépare l’enfant à savourer «tous ces instants de beauté
intacte comme aux premiers jours du monde» qui font la joie de
l’existence. Mais il représente aussi la loi et le respect des
traditions, et dispense des «sermons» pleins d’enseignement que Gisèle
écoute avec une attention flottante, mais qui se gravent de manière
indélébile dans sa mémoire et forgent peu à peu son être au monde.

La maison occupée par la famille de Gisèle est périodiquement au centre
de discussions animées, les uns (maman Rose et grand-père) n’y voyant
qu’une «maison sans étage ni cave, avec […] quatre murs juste posés sur
le sol, une masure avec des poutres pour retenir le torchis […] une
bicoque, une hutte burgonde», humide et insalubre, les autres (papa et
la petite fille) refusant bec et ongles de quitter ce paradis sur
terre… Mais à la fin de la guerre, il faut se résigner à fermer pour
toujours les volets de la maison, tandis que grand-père s’apprête à
clore sa dernière fenêtre.

Dans l’intervalle, il y a eu la guerre, comme en sourdine, dans ce lieu
fragile et cependant protégé que fut la Suisse entre 39 et 45, qui a
cru en une illusoire innocence, proche de celle de l’enfance. Des
déchirures, la mort de Madeleine, les larmes de maman Rose, la
découverte de la sexualité, dans ce tissu moiré comme l’eau du lac
avant l’orage, et l’émerveillement, bien des années plus tard, devant
cette pêche miraculeuse au fond de la mémoire : «Alors, j’ai enfoui
cette petite enfance à la manière d’un trésor qu’on retrouve ensuite
avec éblouissement.» La narratrice fait ainsi à nouveau l’expérience de
l’infaillibilité de la parole grand-paternelle : «Les morts finissent
par revenir pour nous aider à vivre.»

Le goût des mots pointe son nez dans l’exercice clandestin des surnoms,
lui aussi inspiré par le grand-père, qui le premier baptise l’homme qui
dormait à l’ombre de la glycine «Moïse-sauvé-des-eaux». Suivent
Ouaiouar, Granny-aux-bagues, Déception-de-sa-mère ; ce dernier excite
particulièrement la verve de la narratrice et suscite l’émergence
jubilatoire du discours indirect libre : «On savait
Déception-de-sa-mère bouclé dans un pénitencier de haute sécurité.
Malgré cela, les parents, dont les enfants empruntaient des sentiers
peu fréquentés, avaient décidé d’organiser entre eux un accompagnement
jusqu’aux grandes vacances d’été, des fois qu’un détraqué se mettrait à
faire de l’imitation, juste pour avoir sa photo dans le journal à côté
de celle de Churchill, qui pouvait prévoir les idées traversant la tête
d’un simplet, d’un benêt et autre tapé ou badadia, tous gens de courte
vue.»

Janine Massard est née à Rolle en 1939. En 1985, elle publie aux éditions d’En Bas La Petite Monnaie des jours,
préfacée par Gaston Cherpillod, gros succès de librairie. L’héroïne,
Jennifer, alter ego de Gisèle, vit désormais à la Grand-Rue, sous l’œil
attentif et médisant des «Parques». Vingt ans plus tard, l’écrivaine
fouille plus haut encore dans sa mémoire et met au jour le paradis
perdu que nous portons tous au fond de nous.

   

Janine Massard, Le jardin face à la France, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2005.

Bibliographie de Janine Massard

…De seconde classe
, Récit, Eygalières : Le Temps parallèle, 1978.

Christine au dévaloir
, Nouvelles, Genève : Éliane Vernay, 1980.

L’avenir n’est pas pour demain
, Conte philosophique, Lausanne : Éditions Clin d’Œil, 1981.


La petite monnaie des jours
, Récit autobiographique, Lausanne : Éditions d’En bas, 1985.

Édition de poche, Lausanne : L’Âge d’Homme, 1995.

Collection Poche Suisse, no 140

Traduction en langue russe publiée par les Éditions Phenix , Moscou, 1996.

Prix Schiller 1986

Terre noire d’usine, Paysan-ouvrier dans le Nord vaudois au XXe siècle,
Essai d’ethnologie régionale
, Yverdon : Éditions de la Thièle, 1990.

Trois mariages, Récits, Vevey : Éditions de l’Aire, 1992.

Traduction allemande : Drei Hochzeiten, Erzählungen, traduit par Yla von Dach, Berne : eFeF-Verlag, 1999.


Ce qui reste de Katharina
, Roman, Vevey : Éditions de l’Aire, 1997.

Édition de poche : Vevey : Éditions de l’Aire, 1997.

Collection L’Aire bleue, no 43.

Prix de la Bibliothèque pour Tous 1998.

Comme si je n’avais pas traversé l’été, Vevey : Éditions de l’Aire, 2001.

Édition de poche : Vevey : Éditions de l’Aire, 2004.

Collection L’Aire bleue, no 54.

Prix Édouard-Rod 2002

Vidy et ailleurs, Photographies de Luc Chessex, Lausanne : Éditions Payot, 2003.

Extraits des pages consacrées à Janine Massard sur le site www.culturactif.ch


Sous forme de témoignage

Je suis née le 13 novembre 1939 dans un milieu très représentatif de la transformation sociale du XXe siècle.

Lorsqu’il avait vingt ans, mon père ne savait faire qu’une chose :
cultiver la terre. Son père était de la terre, vigneron et maraîcher,
mais il buvait le vin de ses vignes et signait des cautions qui
représentaient la valeur de ses terres. Il a tout perdu, de sorte que
ceux de ses enfants qui avaient choisi le métier de la terre se sont
retrouvés dépossédés et obligés de se placer ici et là comme
domestiques de campagne.

[…] Les premières années de ma vie, je les ai passées dans une maison
posée à même le sol de terre battue. L’hiver on toussait beaucoup, ma
sœur et moi. Les toilettes étaient à l’extérieur lunette en bois sur
fosse puante […] Le seul confort de cette maison, c’était un robinet
d’eau froide. J’ai grandi sur les rives du Léman, de l’autre côté il y
avait la France, je voyais ce paysage tous les jours et je pensais que
je lui appartenais.

[…] Donc nous étions pauvres et on nous faisait sentir que nous étions
aussi de mauvais citoyens, parce que nous ne correspondions pas à
l’icône d’une Suisse riche, épargnée par la guerre. Pourtant mon père
était un bon pauvre, il ne buvait ni ne fumait, il allait à l’église
tous les dimanches et nous avec. […]

Lors des années de haute conjoncture, j’ai cru qu’on en avait fini avec
l’exclusion, mais voilà qu’elle est revenue au galop. Comme au temps où
mon père trimait à l’usine, des salariés en plein emploi ne parviennent
actuellement pas à faire face à leurs charges […] La génération de mes
parents avait au moins l’avantage de disposer de lopins de terre pour y
produire la nourriture de base de la famille. […] Nous sommes à l’ère
de la communication : on sait que les pertes d’emplois profitent aux
actionnaires comme on sait que les salaires doivent être bas,
globalisation oblige. Je n’aime pas ce revirement des pays civilisés.

Extraits d’un entretien avec Brigitte Steudler

Disons [du Jardin face à la France] que c’est un roman autofictionnel :
je mets en scène les lieux de mon enfance et quelques personnages, je
les ai restitués par la mémoire, forcément sélective, forcément peu
digne de confiance, et tout cela se mélange à l’imaginaire, qui est le
propre de l’univers romanesque. […] Je me souviens de sa [du
grand-père] haute stature et surtout de cette ascendance huguenote qui
l’habitait si fort et qui lui conférait une droiture assez raide
d’ailleurs.[…] Mais le «je» de Gisèle est différent du mien. J’ai
utilisé la première personne pour mieux adhérer à cette toile que
j’avais la sensation de tisser en écrivant.

[…] Ce livre est sorti comme s’il était venu du fond de la terre. […]
Je l’ai écrit entre cinq heures et neuf heures du matin, avec le lac à
mes pieds. Et retrouvant les aubes sur le Léman, j’ai retrouvé les
moments vécus comme dans une autre vie, j’ai eu l’impression que ce
livre m’était donné […] Et puis, je l’ai dédié à ma fille, qui a dû,
comme moi, apprendre à survivre à ce que nous avons traversé. 
J’avais des choses à lui dire sur la perte d’un enfant, de cela on ne
se remet jamais […] Elle ressemble à Gisèle, elle a vu l’agonie de sa
sœur.[…]

Lorsque j’ai écrit La Petite Monnaie des jours, qui était proche de
l’autobiographie, ma mère m’a dit : «Tu as brodé, mais c’était bien ça
!» Aujourd’hui elle n’est plus en mesure de lire ce livre, mais elle
dirait certainement la même chose.[…]

Sur le thème de «la guerre à nos portes»

A lire sur le même thème : Henri Debluë, Et Saint-Gingolph brûlait, Vevey, Bertil Galland, 1977.

«Dans [ce roman], Debluë évoque son adolescence montreusienne durant la
guerre, le climat morose de cette ville touristique avec ses palaces
désertés, le sentiment d’impuissance du protagoniste face aux horreurs
nazies perpétrées de l’autre côté de ce lac pourtant si idyllique. La
bourgade française de Saint-Gingolph, à la frontière franco-suisse sur
la rive savoyarde du Léman, fut rasée par les S.S. en signe de
représailles le 1er septembre 1944. Le récit est construit sur une
opposition entre la quiétude helvétique empestée et les rêves du héros,
qui voudrait échapper à cette atmosphère putride où antisémitisme et
xénophobie entretiennent les conversations de café. Debluë dénonce
ainsi l’état d’esprit délétère qui régnait en Suisse durant ces années
sombres.» (Roger Francillon et alii, Histoire de la littérature en
Suisse romande, Éditions Payot Lausanne, coll. Territoires, 1998, tome
3, p.415-416).

A lire encore absolument : Monique Laederach, Trop petits pour Dieu, Lausanne,  Éditions de l’Aire, 1986.

«Début 1940, dans un petit village
suisse de la frontière française. Il ne se passe rien, mais les armées
allemandes progressent vers la France, dans un cortège de morts
innombrables.
Les hommes du village sont sur les crêtes ; il n’y a presque, en bas,
que les femmes, et parmi elles, Judith, sa mère, sa sœur Carole.  
Il ne se passe rien, certes ; on est épargné. On a les moyens
d’accueillir, d’héberger, de nourrir ceux qui demandent  l’asile.
Mais […] quelque chose fermente qui n’éclate encore qu’en bulles minces
; néanmoins : traces d’égoïsme, de racisme, de cruauté possibles.
[,,,] confrontée à des réalités et à des peurs qui mettent en cause ses
espoirs, sa vision du monde et de la vie, Judith, courageusement,
cherche les moyens de demeurer humaine, d’abord humaine, et d’abord
dans les gestes les plus quotidiens.
Ces gestes qui lui permettront de vivre la mort de sa mère comme un
défi personnel à la grande mort collective anonyme des guerres : dans
une présence à l’autre où chaque être humain aurait droit «à sa propre
mort», selon l’expression de Rilke.»

(Extraits de la quatrième de couverture)

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