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Petite histoire d’un jour convoité

De
la prière au shopping, la fin de la semaine a changé de visage. Le 27
novembre 2005, le peuple suisse dira s’il veut des magasins ouverts le
dimanche dans les gares et les aéroports.


icone auteur icone calendrier 11 novembre 2005 icone PDF DP 

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Le dimanche était un jour en suspens, maintenant il est en sursis. Un
temps mort entre deux semaines, inventé par les chrétiens. Héritier du
samedi juif (le sabbat qui en hébreu s’apparente au mot «sept» et peut
être traduit par «période de repos». La Torah, la loi juive, établit
que «le septième jour est un Shabbat pour YHWH ton Dieu. Tu ne feras
aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta
servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes»). Le
vendredi musulman remplit la même fonction, avec des variations
régionales. La Chine, de son côté, semble l’ignorer, désormais acquise
au bonheur du marché éternel. Tandis qu’aux Etats-Unis – où les
magasins ouvrent et ferment en toute liberté – le dimanche court vers
l’anonymat hebdomadaire, à la barbe des efforts conjoints des églises
et des néoconservateurs. En somme, le jour du repos ne suffit plus à sa
peine. Attaqué de toutes parts, il perd sa superbe.

Les calendriers et les dieux
Il a fallu six jours au dieu de la Genèse pour créer le monde avant de
contempler son œuvre le septième. La comptabilité biblique rompt avec
les temps contés des autres cosmogonies. Elle s’écarte aussi des
calendriers égyptiens, chinois et grec partagés en décades. La semaine
des Hébreux, calquée sur la durée d’une phase lunaire, domestique le
nombre sept et ses multiples, frappés de malheur en Mésopotamie. Il
valait mieux éviter de travailler ou de voyager les 7,14, 21 et 28 de
chaque mois. Le nouveau découpage gagne ensuite la terre entière,
mondialisé également par les triomphes du christianisme et de l’Islam.
Entre Rome et Constantinople, le dimanche devient le jour officiel de
repos via un décret de l’empereur Constantin Ier en 321.
Le mot est issu du latin dies dominicus, signifiant «jour du Seigneur».
Les Romains, avant de se convertir, confondaient ce jour avec celui le
soleil (dies solis). Anglais et Allemands ne l’ont pas oublié. Sunday
et Sonntag nous le rappellent tous les week-ends.
Le «jour du Seigneur» célèbre le Christ ressuscité. Expiré un vendredi,
enterré rapidement avant le sabbat qui interdit d’ensevelir les morts,
Jésus réapparaît le dimanche. Désormais journée sacrée, on y dit la
messe la plus importante de la semaine. L’Eglise, friande de fidèles et
d’autorité, a toujours bataillé ferme pour en garder l’exclusivité.
Avec des hauts et des bas.

Du sacré au profane
En France, après la révolution, le dimanche chômé disparaît. Tout au
long de son règne, Napoléon mène la vie dure au repos dominical: «Le
peuple mange le dimanche. Il doit pouvoir travailler le dimanche»
commandait-il. Peuple de couturières, de cochers et de maçons, les
working poors de l’époque travaillent sans relâche pour des salaires
misérables, dignes de Zola. Maladies et alcoolisme prolifèrent. Le
prolétariat ignore les charmes du repos hebdomadaire, cher à la
bourgeoisie conquérante qui manie morale et capital sans trop de
scrupules.
L’église hors jeu, ce sont les mouvements hygiénistes et les révoltes
ouvrières qui réclament un dimanche sans travail, peu à peu garanti par
le droit. En Suisse, la loi fédérale sur les usines l’institue en 1877.
En Allemagne c’est chose faite dès 1891. France, Belgique et Italie
proclament le repos dominical entre 1905 et 1907. Alors que les Anglais
en profitent depuis le xve siècle.
Cependant, malgré les jurisprudences nationales et l’engagement de
l’Organisation internationale du travail (OIT), boutiques et épiceries
rechignent à fermer un jour par semaine. En réalité, le dimanche
consacré aux loisirs et à la détente s’impose seulement au cours des
années trente. Sur le modèle bourgeois : repas, promenades et lectures,
à la gloire de la famille. La messe n’est plus primordiale. Quant au
week-end à l’anglaise, il se généralise avec la diminution progressive
du temps de travail et l’introduction de la semaine de cinq jours au
début de 1980.
Or le temps libre, à peine acquis, attire la convoitise des nouveaux
seigneurs des supermarchés. A côté de la prière, de la famille, du
loisir ou du sport, il y a le shopping. Le dimanche dégage l’horizon
des lèche-vitrines et ouvre des perspectives de profits inimaginables
au grand dam des syndicats et du Vatican. L’Amérique donne l’exemple.
Et les autres pays suivent en ordre dispersé (cf. encadré ci-dessous).
La Suisse fait davantage de résistance. En 1996, elle a rejeté à 67%
une révision de la loi sur le travail, assortie d’une ouverture des
magasins six dimanches par an. Puis treize votations cantonales ont
confirmé l’opposition aux courses dominicales. Jusqu’au 27 novembre,
dimanche de votation.   

L’exemple anglais

Au Royaume-Uni, le Shops Act de 1950 interdisait l’ouverture des
magasins le dimanche, sauf pour la vente de boissons alcoolisées et de
tabac. L’interdiction fut contestée devant la Cour de justice des
Communautés européennes, car elle engendrait des restrictions sur les
importations entre les Etats membres, prohibées par l’article 30 du
Traité de Rome. La Cour européenne rejeta le recours, considérant que
les règles relatives au repos hebdomadaire étaient le reflet des
caractéristiques socioculturelles des Etats membres et qu’il leur
appartenait de le réglementer conformément à la loi communautaire. A la
suite de cette décision, les pressions en faveur de l’abrogation de la
loi de 1950 s’intensifièrent et aboutirent au Sunday Trading Act de
1994, texte qui supprime l’interdiction de l’ouverture des magasins le
dimanche.

Robert Beck, Histoire du dimanche de 1700 à nos jours, Editions de l’Atelier, 1997.

Complétez votre information  :

Sonntagsarbeit (Pour le référendum contre le travail du dimanche)

Loi sur le travail-oui (Contre le référendum )


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