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Marques suisses, Henniez: L’eau du siècle

La
source de la Broye coule depuis cent ans dans les bouteilles rouges,
vertes et bleues d’Henniez. Histoire d’une entreprise familiale
vraiment suisse.

icone auteur icone calendrier 4 novembre 2005 icone PDF DP 

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Les drapeaux de tous les cantons flottent au vent de la Broye.
Patrimoine national, l’usine blanc-bleu-rouge d’Henniez occupe la
plaine depuis cent ans. Carrée, rassurante, à quelques pas de la route
de Berne. Indifférente à l’ébullition joyeuse de la source, au coeur
d’un bois planté pour en protéger les qualités naturelles. C’est un
Romain, Hennius, qui découvre le jaillissement sur son domaine
cinquante ans après Jésus-Christ. La fraîcheur éternelle de l’eau, neuf
degrés par tous les temps, séduit immédiatement les empereurs et leurs
cours. Vespasien aurait pris un bain d’Henniez à Avenches où les
aqueducs déversaient les flots de la «bonne fontaine». Mais avec la
chute de l’empire, les thermes s’assèchent.

Santé et bavardage

Les bains renaissent au xviie siècle. Un médecin indigène,
Pierre-François Chauvet, bâtit un hôtel qui attire les seigneurs locaux
et les citadins fatigués.

Plus tard, à l’époque de la machine à vapeur et de l’urbanisation des
masses ouvrières, la science prouve les bienfaits de l’eau d’Henniez.
En sept ans elle coule des Préalpes vaudoises et fribourgeoises
jusqu’au plateau broyard «parfaitement pure et enrichie de sels
minéraux et d’oligo-éléments», soupire la publicité. Un autre docteur,
Virgile Borel, directeur de l’établissement depuis 1880, en profite
ainsi pour promouvoir la beauté et les vertus thérapeutiques du site.
Un verre ou deux calment ou préviennent arthrites, anémies, surmenages
et autres troubles intestinaux. La bonne société se retrouve sous les
marronniers. Nobles et bourgeois bavardent tranquillement, à l’écart
des tentations mondaines et des «névrosés de la nuit», selon une
expression du docteur Borel.

Deux sources ennemies

On embouteille l’eau à partir de 1905. Mais c’est encore un médicament
vendu en pharmacie. Les Suisses en boivent en tout et pour tout,
curistes compris pour se désintoxiquer, deux litres par an (aujourd’hui
près de 130). L’étoile d’Henniez, symbole des thermes d’autrefois,
marque déjà l’enracinement de la société. L’énergie de l’ancien puit
rayonne depuis les chaînes de production jusqu’aux consommateurs.

Henri Pahud dirige l’entreprise à partir de 1916 pendant cinquante ans.
Henniez, désormais Lithinée, occupe rapidement le marché suisse. Le
succès fait des jaloux et déclenche la bagarre. Charles Michaud,
vétérinaire et homme d’affaires averti, achète une source voisine au
début des années trente. Il lance Henniez Santé et casse les prix.
L’opération divise le village en deux – un «Lithinée» ne pouvait
épouser une «Santé» – et indispose Henri Pahud jusqu’à sa mort. La
bataille des sources s’achève en 1978, après avoir agité les tribunaux
du canton. Lithinée s’empare de l’adversaire et crée les Sources
Minérales d’Henniez SA sous la direction de la famille Rouge, aux
commandes depuis 1968 avec Edgar, neveu d’Henri Pahud.

L’industrie de papa

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les bains ferment. Tandis que
le remède médicinal d’antan envahit les tables du pays. On en boit midi
et soir et on se soigne chez soi. Henniez devient un générique,
synonyme d’eau minérale au bar et dans les épiceries. Il faut produire
davantage et plus vite. Travailler jour et nuit, et même le samedi et
le dimanche quand c’est nécessaire, via des horaires flexibles
annualisés qui ne scandalisent personne. Comme en 2003 lors de la
canicule exceptionnelle qui asphyxie la Suisse pendant l’été.

Peu syndiqués (15% à peine), plutôt fidèles – ils restent 18 ans en
moyenne – enfants de la Broye, les ouvriers épousent la marque sans
compter. La gestion paternaliste, proche des salariés, vire à la
famille. Tout le monde se connaît : patrons et employés (près de trois
cent) finissent par se tutoyer. Henniez vit d’une éthique
intransigeante, transmise de père en fils. Elle encadre le personnel,
tout acquis à la cause de la direction. L’éloge funèbre d’Edgar Rouge
fut prononcé par un délégué syndical. Il est vrai que les salaires sont
corrects, les compensations tombent régulièrement et la société fournit
des logements abordables ainsi qu’une couverture sociale généreuse
introduite bien avant l’AVS, les assurances obligatoires et le deuxième
pilier. La première caisse de retraite de l’entreprise date de 1916.

Le gaz au pluriel

La croissance appelle la diversification. Edgar Rouge invente l’eau
plate en 1950. Puis une Henniez faiblement gazéifiée en 1974. Le
tricolore, rouge, bleu et vert, plaît au pays. Moins à l’étranger. Les
tentatives d’exportation n’ont jamais réussi, alors que le chiffre
d’affaires cartonne en Suisse. Il varie entre 160 et 180 millions de
francs. Dopé également par les jus de fruits Granini depuis 1977. Une
politique ciblée de fusions et d’alliances élargit l’offre des boissons
en catalogue. Les uns après les autres, Cristalp, Hohes C, Virgin Cola
et Virgin Ice Tea tombent dans le giron des Rouge.

Dans les années huitante, le PET sonne l’heure du recyclage. L’écologie
reprend l’esprit salutiste des débuts, renouvelant l’image d’une marque
à la fois centenaire et contemporaine. Swissair saute sur l’occasion :
elle remplace le verre trop lourd et peut transporter un passager de
plus dans ses avions.

Edgar passe le témoin à sa progéniture en 2000. Pascal et Nicolas,
malgré la malédiction qui plane sur la troisième génération
statistiquement vouée à la faillite, assurent le renouveau dans la
continuité, en commençant par des bouteilles aux formes rajeunies et
des mélanges légèrement aromatisés. Avec 62 pour cent des actions, la
famille tient à son indépendance et à sa rapidité d’action. Car la
concurrence est assoiffée : Coca-Cola, Nestlé et Danone menacent
quotidiennement Henniez. Frustrée à l’étranger, la marque reste le
leader en Suisse – 17% des parts du marché des eaux minérales – mais
toujours en sursis.

Article réalisé à partir des documents fournis par Henniez SA et des articles parus dans Le Temps (11 février 2002 et 29 septembre 2005), La Liberté (27 avril 2005) et L’Evénement syndical (7 septembre 2005).

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