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Des Tessinois étrangers au Jura bernois

Ils
traversaient le Saint-Gothard. Puis ils descendaient la vallée de la
Reuss jusqu’au lac des Quatre cantons. La majorité s’arrêtait à Zurich
et Berne. D’autres, à pied, en train, en car, continuaient jusqu’à
Bienne et Grange, avant de remonter les gorges de la Suze ou d’enjamber
le Grenchenberg. Moutier, Saint-Imier, Tavannes, Tramelan ponctuent la
géographie de l’immigration tessinoise dans le Jura sud pendant un
siècle, entre 1870 et 1970. Laurence Marti en raconte l’histoire dans
Etrangers dans leur propre pays, livre publié avec le concours de
Mémoires d’ici, le centre de recherche et documentation du Jura bernois.

Les paroles des vieux survivants ou des enfants des migrants arrachent
les souvenirs à l’oubli. Elles évoquent par bribes et fragments les
milliers de vies bouleversées par le déménagement saisonnier ou
l’abandon définitif du pays natal. Les récits revivent l’arrivée dans
des contrées inconnues, l’apprentissage d’une nouvelle langue, la
rencontre avec d’autres Suisses, la nostalgie de la maison, le
va-et-vient incessant au risque du nomadisme. Laurence Marti fait
l’inventaire d’une transhumance à la fois improvisée entre parents et
arrangée par les patrons en quête de main-d’œuvre. Elle brosse
l’étonnement des migrants à la vue des paysages enneigés et des
habitants tout aussi surpris face à d’autres confédérés dont ils
ignorent tout. Finalement, elle détaille la naissance et le rôle des
associations de Tessinois, notamment de Pro Ticino, véritable appareil
de guerre au service de l’identité du canton, de sa promotion
touristique et économique et, plus récemment, porte-voix de la minorité
italienne en Suisse.

Etrangers dans leur propre pays
, saisit la physionomie du mouvement
migratoire. D’abord, il épouse le rythme saisonnier de l’agriculture et
du bâtiment délaissés par les Jurassiens enrôlés dans l’horlogerie et
l’industrie des machines. Ensuite il devient sédentaire afin de
répondre à la demande croissante du secteur mécanique en expansion.
Finalement, il se fait entreprenant quand il crée de petites
entreprises qui fournissent à leur tour du travail aux compatriotes. Si
l’espoir d’une existence meilleure semble prépondérant, le besoin
d’émancipation, notamment des femmes, malgré un contrôle social
policier, pousse également au départ. Le livre met en lumière l’étrange
jeu de cache-cache entre les Tessinois, pourchassant des revenus plus
élevés et les Italiens qui les remplacent à bon compte dans
l’exploitation des fermes confiées à la famille restée sur place. Et
surtout, il observe le dédoublement inévitable qui s’empare des
immigrés, tour à tour tessinois et jurassiens, hybrides qui errent
entre le lac de Bienne et le Malcantone.

En même temps, Laurence Marti sait reconnaître la richesse et la
diversité des destinées que les témoins lui ont confiées. Les individus
échappent à l’anonymat des grands nombres. Du coup, l’immigration
retrouve l’humanité bariolée et exceptionnelle qui ne se réduit jamais
à une statistique ou à une généralité passe-partout. On découvre alors
qu’une partie de cartes importe autant que la défense du patrimoine.
Que chanter dans un chœur vaut toute la rhétorique de l’appartenance
régionale. Que l’on quitte sa vallée natale pour se débarrasser d’une
famille étouffante et non seulement pour gagner davantage d’argent. Que
l’intégration se conjugue toujours au pluriel, selon des parcours
personnels, en dépit des structures et des filières organisées. 

Laurence Marti, Etrangers dans leur propre pays. L’immigration tessinoise dans le Jura bernois entre 1870 et 1970.

Editions Alphil
, Neuchâtel, 2005.

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