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L’or noir du Val-de-Travers

Il était une fois des matières premières enfouies
dans les montagnes neuchâteloises. Hommes et chevaux, dynamite et
pelles mécaniques les ont extraites pour le monde entier.

 Le guide ferme le portail d’accès à la galerie
principale. Elle a été percée la même année que le tunnel ferroviaire
du Simplon en 1906. Il faut allumer les lampes de poche. Le boyau de
roche et d’asphalte descend vers le centre de la terre. L’humidité
frappe la peau à 90%. Huit degrés Celsius partout et pour toujours. Ici
et là apparaissent les vestiges, propres et en ordre, de l’exploitation
passée. Le guide photographie les touristes avec casque et goutte au
nez devant un bulldozer inoffensif, encore jaune. Pelles, lampes à
acétylène, marteaux-piqueurs, barres à mine s’exposent sur les parois
dans de gigantesques cadres argentés. Il y a même une lune fluorescente
au bout d’une impasse et les œuvres laissées par des étudiants d’une
école d’art encastrées dans des niches d’ivoire.
 Depuis 1986, les mines d’asphalte de la Presta dans le
Val-de-Travers se sont transformées en musée. L’extraction était
devenue trop chère et le filon trop mince pour résister à la
concurrence des bitumes artificiels et des producteurs étrangers.

 La kermesse des propriétaires
 Le vallon, sujet du roi de Prusse, attire les chercheurs de
houille, de charbon et de bitume dont on a signalé les gisements au
xviie siècle déjà. A partir de 1710 les demandes de concession se
bousculent entre Berlin et Neuchâtel. Même si au lieu des matières
espérées, on trouve plutôt de l’asphalte. Un dérivé rocheux du pétrole,
remonté à la surface sous la poussée des continents à la dérive. Hommes
d’affaires et entrepreneurs se précipitent dans le Val-de-Travers. Les
sociétés d’exploitants se succèdent. Eriny d’Eriny de Rutzin en
Bessarabie, professeur de grec et docteur aux origines brumeuses,
dirige la première. Quelques années plus tard, Louis Pierre Anzillon de
la Sablonnière, bien introduit à la cour du roi de France, prend le
relais. Ensuite, ce sont des gens du terroir qui s’emparent des mines.
Malheureusement, l’asphalte ne tient pas toutes ses promesses, ni en
médecine ni sur les routes, faute de connaissances techniques
performantes.

 L’ère industrielle
 Le xixe siècle annonce la découverte d’un nouveau filon de
l’autre côté de la vallée, où se dresse encore l’usine désormais
reconvertie en bureaux pour fiduciaires et consultants. L’exploitation,
toujours à ciel ouvert, devient enfin rentable et s’exporte dans le
monde entier. L’industrialisation réclame combustibles et matériaux en
abondance et les villes goudronnent à tour de bras grâce à la méthode
de construction des chaussées inventée par l’Ecossais Mac Adam. En
revanche, la valse des concessionnaires se poursuit. Jusqu’en 1841,
lorsque Philippe Suchard, fabriquant de chocolat à Serrières, en assume
la direction. En tournée, il vend friandises et bitume. Les trottoirs
de Karlsruhe, de Mannheim, de Heidelberg, de Munich, et même de
Washington portent le nom du Val-de-Travers. Ensuite, Neuchâtel
s’affranchit de la Prusse lors du coup de sac de 1848. Il récupère
indépendance et droits d’exploitation sur la mine, c’est-à-dire les
taxes. En même temps, le carrousel des concessionnaires tourne de plus
belle pour s’arrêter définitivement avec l’arrivée des Anglais.

 L’aventure souterraine
 Les routes d’Angleterre et des colonies ont besoin d’asphalte à
bas prix et livré régulièrement. Malgré les réticences du gouvernement
cantonal, largement compensées par des impôts annuels de 200 000
francs, agrémentés d’une redevance de six francs par tonne de minerai,
la Neuchâtel Asphalte Company Limited (NACO), fondée à Londres en 1873,
s’assure le contrôle du site de Travers pendant un siècle.
 Croissance oblige, seule arme face aux poids des taxes et à la
concurrence étrangère – Trinidad de Tobago mais aussi France et
Allemagne – on va chercher la matière première sous terre. Cent
kilomètres de couloirs souterrains gagnent le ventre de la montagne. Au
meilleur de sa production, la mine avale tous les jours près de 160
mineurs, la plupart payés au poids. Juchés sur des wagonnets
brinquebalants traînés par les chevaux, les ouvriers roulent à la
lumière de l’acétylène. Ils remontent les blocs et ensuite ils
replongent. Et pour ne pas perdre de temps, ils mangent dans les
galeries. De longues tables blanches qui flottent dans la nuit.
 Deux guerres plus tard, qui ont failli achever l’exploitation,
les produits synthétiques, bitume et goudron, condamnent l’asphalte. La
mécanisation du travail, la baisse des effectifs ne suffisent pas à
contrer l’attaque. L’or noir pâlit. Il se vend de plus en plus mal à la
barbe des tentatives de cartelliser le marché. La NACO cède la
concession à une autre société anonyme, la Neuchâtel Asphalte. Deux ans
encore, puis on ferme définitivement.
 Maintenant l’eau a inondé les deux tiers des tunnels. Les
touristes galopent aux trousses du guide parlant. Maître d’un spectacle
d’ombres mélancolique. Aspiré par le néant, quand les ventilateurs
tournent à nouveau. Pour nous impressionner et nous décoiffer.  

 Albert Spycher, Les mines d’asphalte de la Presta/Val-de-Travers, Société suisse des traditions populaires, Bâle, 1994.

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