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Forum: Du fait d’être bilingue

Quelques bonnes raisons d’apprendre deux langues ou plus. Le bilinguisme pour lutter contre le repli sur soi.

 La plus grande partie de la population
mondiale possède des compétences au moins minimales dans une seconde,
voire une troisième langue – ne serait-ce que quelques mots en anglais
de base, ou dans une autre langue véhiculaire comme le français, le
pidgin ou le swahili. Mais la Suisse est l’un des rares pays qui
connaît une cohabitation harmonieuse entre des locuteurs s’exprimant
dans des langues distinctes.
 Les utilisateurs de langues multiples sont confrontés sans
forcément le savoir à des questions à la fois fondamentales et
profondes qui ont à voir avec l’identité linguistique, l’école,
l’alphabétisation multiple, comment on apprend effectivement des
langues, et pourquoi les résultats varient tellement d’une personne à
l’autre. Les parents, les étudiants, les enseignants et les chercheurs
qui s’intéressent à l’étude du plurilinguisme tentent de comprendre
comment on apprend de nouvelles langues.
 Des pays comme la Suisse, mais également le Luxembourg, le
Canada, l’île Maurice, le Cameroun, etc., trouvent leur légitimité et
leur origine dans le désir politique de servir chaque citoyen dans sa
propre langue. Reconnaissant cette difficulté, certains pourront
répliquer: «Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué et
créer une confusion inutile ?»
 Dans chacun des vingt-six cantons, le système éducatif suisse est
tout à fait autonome en ce qui concerne les politiques d’éducation.
Cependant, avec quatre langues nationales – le français, l’allemand,
l’italien et le romanche – ce n’est pas étonnant que dès que l’anglais
est introduit, on essaie d’évaluer où, pourquoi et comment étudier et
apprendre de nouvelles langues.
 En fait, la pratique d’une seconde langue est passablement
inhérente au système éducatif. En d’autres termes, le français et
l’allemand sont chacun la seconde langue de l’autre pour la plupart des
Suisses qui passent par l’école obligatoire et l’université. Cette
situation se répète entre l’italien et le français ou entre l’allemand
et l’italien. Pour rendre cette situation plus complexe encore,
l’influence croissante de l’anglais, en tant qu’idiome transnational de
fait et qui doit être enseigné précocement, n’est pas encore considérée
comme une priorité par le système éducatif public. Cependant, il est
important de remarquer que Zurich et quelques autres cantons
alémaniques préfèrent enseigner l’anglais plutôt que le français qui
est pourtant une langue nationale officielle. C’est une erreur pour la
cohésion nationale, même si aujourd’hui l’anglais, langue
multinationale, est nécessaire aussi bien au niveau secondaire et
universitaire que pour la formation continue.
 Cette dispersion des exigences dans l’apprentissage des langues
explique largement pourquoi la Suisse est menacée par une épée à double
tranchant.
 Tout d’abord, la masse critique des autres langues dans chaque
région linguistique est restreinte. Les supports d’apprentissage sont
difficiles à trouver. Les élèves germanophones acquièrent naturellement
la plupart de leurs matériels de lecture (imprimés, électroniques ou en
réseau) en Allemagne. Ce principe s’applique à une plus grande échelle
dans les régions francophones et italophones.
 Ensuite, la demande d’anglais est la plus forte dans les
institutions publiques d’éducation supérieure et dans les niches
spécialisées comme la biotechnologie. Bref, le marché et la demande
sont trop faibles pour accroître l’intérêt d’être bilingue. Il y a un
autre obstacle: l’enseignement des langues étrangères n’est pas intégré
de manière systématique aux programmes de formation continue des
enseignants. Il est souvent délégué à des écoles privées comme c’est le
cas de l’EPFL à Lausanne.
 C’est pourquoi, en tant qu’Irlando-Californienne, francisée, qui
se sent chez elle en Suisse, je prie pour que l’éducation et la
formation bilingue prennent une ampleur nationale, dans un pays
multiculturel. Les Etats-Unis mènent des recherches à ce sujet, étant
donné qu’au moins un Américain sur sept parle une autre langue que
l’anglais à la maison. Le dernier président à avoir un avis sur la
question était Bill Clinton, lorsqu’il a déclaré : «L’enjeu est de
savoir si nous allons valoriser ou non la culture, les traditions de
chacun et si nous allons admettre qu’il est de notre devoir de
permettre à ces enfants de réaliser les capacités que Dieu leur a
données.» Toutes les communautés ne sont pas préparées au défi que
représentent le bilinguisme et le plurilinguisme. Il semble déjà
difficile pour l’administration américaine actuelle de communiquer dans
une seule langue, alors d’autant plus dans deux, voire plusieurs. Par
contre, la Suisse est à mon avis tout à fait à la hauteur.
    
Mary Weed est une Irlando-Américaine,
qui a grandi en Californie et qui a fait une partie de ses études à
Paris. Experte en communication, elle a travaillé – en anglais – pour
des multinationales et enseigné dans des universités. Elle vit en
Suisse depuis seize ans ; elle en a acquis la nationalité en avril 2005
et est même devenue membre des paysannes vaudoises. Andrew Pickens, son
fils de 14 ans, a publié un recueil de poésies en anglais et en
français intitulé Voyage de rêves. Elle est donc particulièrement
confrontée à la question du bilinguisme.

    
(Traduit de l’anglais par Anne Caldelari)

Articles de DP sur la question des langues:

Français : Une langue délaissée , Guyaz Jacques ( jg ), DP n°1598, du 02 Avril 2004
Loi sur les langues : Les minorités lèvent la voix , Danesi Marco ( md ), DP n°1602, du 14 Mai 2004
Loi sur les langues : L’anglais hors la loi , Danesi Marco ( md ), DP n°1602, du 14 Mai 2004
Politique des langues : La tour de Babel suisse , Danesi Marco ( md ), DP n°1609, du 02 Juillet 2004

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