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Markus Werner : La singularité des êtres

icone auteur icone calendrier 5 mars 2004 icone PDF DP 

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«Il n’y a qu’aux meurtriers et aux écrivains que l’on demande le mobile de leurs actes», dit le narrateur du quatrième roman de Markus Werner, A bientôt (Gallimard). L’auteur lui-même n’aime pas non plus ce genre de questions. On pourrait y repérer un premier mobile de son activité d’écrivain : le besoin de discrétion.
Markus Werner fait peu d’apparitions publiques. Car il ne croit pas aux vertus du «direct» cher à notre société médiatisée. L’authenticité, à ses yeux, ne réside pas dans l’immédiateté de l’oral, mais dans l’écrit savamment élaboré. Il pèse ses mots avec soin, les tâte avec circonspection et pourtant – et c’est une des merveilles de son œuvre – son écriture garde une fraîcheur et une agilité jubilatoires. C’est entre autres de ce mélange de pondération et de pétulance que vient son ton particulier, le «Markus-Werner-Ton», qui a séduit la critique et le public dès la parution de son premier roman, Zündels Abgang, en 1984 (Zoé, 2003). Il l’a maintenu et affiné dans les cinq romans qui on suivi, jusqu’au dernier qui ait paru, L’ami de Lesseps, paru en 1999 (Zoé).
Le public francophone a pu suivre l’essor de cette œuvre puisque tous les romans ont été traduits en français. Ce dont les traductions – pourtant excellentes – permettent le moins de se rendre compte, c’est la virtuosité avec laquelle cet auteur manie la langue allemande, en utilisant notamment ses possibilités combinatoires pour créer des néologismes. Comment traduire par exemple le «metastasenüberschwemmten Organismus» dont le narrateur parle dans A bientôt pour situer la Suisse dans le monde ? Comment faire sentir en français que l’expression allemande évoque l’image du débordement non seulement par son contenu mais aussi par sa morphologie ? Ou par quelle traduction saisir les connotations de «etwas Schneepflughaftes», image par laquelle le même narrateur caractérise l’effet que fait sur lui une locution venue du nord de l’Allemagne ?
De plus, il y a les helvétismes et les archaïsmes que les traductions ne peuvent que rarement faire reconnaître en tant que tels. Markus Werner y recourt de manière dosée, mais déjà le titre du premier roman, Zündels Abgang, évoque des strates régionales et anciennes de la langue allemande. Dans le sud de l’Allemagne on parle de «Zündel» et non pas de «Zunder» pour désigner l’amadou, la mèche. C’est de cette manière que tous les helvétismes chez Markus Werner ne renvoient pas seulement au suisse allemand, mais à l’ensemble du haut allemand du Sud. «Abgang» pour sa part est une expression désuète qui évoque le départ aussi bien que la mort, le manque que fait éprouver l’absence d’une personne, mais aussi ce qu’elle peut laisser en partant.
La langue de Markus Werner se prête ainsi à tout moment à la lecture approfondie sans que ses aspérités ne deviennent jamais astreignantes ou pédantes. Bien au contraire : il nous fait savourer ces «vocables délectables» dont le narrateur dans L’ami de Lesseps fait l’éloge quand il parle de la poésie d’un «texte délicieusement déviant». Toute l’œuvre de Markus Werner nous rend ainsi attentifs aux déviations à la fois des mots et des êtres. Ecrire c’est préserver la singularité des êtres. Zündel, le professeur fugitif dans le premier roman, Thalmann, le pasteur défroqué dans Laisse-moi (Actes Sud), Wank, le peintre découragé dans Le dos tourné (Zoé), Hatt, le conservateur mourant dans A bientôt, Steinbach, le père résigné dans Renaissances (Actes Sud), et Bluntschli, le commerçant failli dans L’ami de Lesseps – toute une galerie d’êtres excentriques, saugrenus. Ils sont aussi révoltés que démunis. Leurs propos peuvent passer subitement de la douceur à la grossièreté. Ils sont sublimes et ridicules à la fois.
Car le sublime, chez Markus Werner, ce n’est pas seulement ce qui nous dépasse par sa grandeur. Le récit de L’ami de Lesseps est encadré par deux images du sublime opposées. Au début il y a celle de la pyramide de Kheops qui subjugue le narrateur par «son rayonnement et sa puissance impassible». A la fin il y a, dans les yeux de Bluntschli, «la nuit d’une âme en proie à une totale solitude». C’est ce sublime-là qui l’emporte chez Markus Werner, le sublime d’une détresse qui suscite affection et respect. La discrétion que cet auteur revendique pour sa personne, il l’accorde aussi à ses personnages. Nous rions d’eux comme nous pouvons rire de nous-mêmes : avec un léger embarras, signe d’un irrépressible besoin de dignité.
C’est dans cette ambiguïté que réside l’humour de Markus Werner. Cet humour est, comme celui de Thalmann dans Laisse-moi, un bâtard étrangement aimable, enfant d’amour et de tendre tristesse. Il n’y a pas d’émotion ou de propos univoque. Tout peut être à la fois l’un et son contraire. Dans Le dos tourné, Wank constate qu’il lui arrive souvent de blaguer tout en se prenant très au sérieux ou de parler sérieusement tout en riant sous cape. C’est ce qui caractérise en particulier les aphorismes, abondants. Ils suivent la logique du paradoxe et recourent volontiers à la figure de l’oxymoron. Ils ne nous livrent pas de vérités premières, mais éveillent notre réflexion qui, comme l’ensemble de cette œuvre, nous laisse songeurs et enchantés.

Repères
Markus Werner est né en 1944 à Eschlikon, en Thurgovie. Il fait des études à l’université de Zurich. Il termine en 1974 son doctorat avec une thèse sur Max Frisch. Professeur au gymnase jusqu’en 1990, il vit de sa plume depuis lors. Membre des Autrices et Auteurs de Suisse (AdS), et membre correspondant de la Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung à Darmstadt, Markus Werner vit aujourd’hui à Schaffhouse. En plus de nombreux autres prix, Markus Werner a reçu dernièrement les très renommés Hermann-Hesse-Literaturpreis 1999, Joseph-Breitbach-Presi 2000 et Johann-Peter-Hebel-Preis 2002. Ses livres ont été traduits en français, espagnol, italien et coréen.

Cet article, tiré du cinquième numéro de la Revue du service de presse suisse publié en 2003, poursuit la collaboration de DP avec Feuxcroisés.

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