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Feuilleton (dernier épisode) : Ecrivain d’amour

( ?) Imagine, mon cher Feu, la nef investie par l’assistance, les cloches s’entrechoquant, les orgues trompetant, et Philippe rayonnant, sa pourpre Alice au bras, qui gravit les marches du Paradis.
Notre mariage à nous, mon Premier, était si empesé ! Je ne me souviens pas d’une joie, d’une folie quelconque, nous étions trop jeunes, remplis d’illusoires convictions, empêtrés de fausses certitudes sous une exubérance de commande. Mais là, pénétrant dans l’église, quelle bombe, quelle déflagration ! Un ouragan intérieur, mon Feu, tout mon être en résonance est saisi de cette symphonie, j’ai cru un instant que la voûte allait céder, les vitraux nous exploser à la figure, les murs s’écrouler. Pourtant nous avons continué d’avancer dans le fleuve de soleil entré par la grand’porte, dans l’odeur poignante des fleurs, sous les regards complices, moi la veuve régénérée et lui le célibataire libidineux.
Tu t’étonnes, mon Feu, de tant de pompes ? Mais finalement, qu’on se marie ou qu’on se remarie, le spectacle demeure, les symboles sont à la parade, nous sommes des héros, louangés et médaillés de neuf. Devant nous, bouquets flanquant le chœur, les lys augurent merveilleusement de la suite, leurs hampes dressées vers le ciel, leurs vulves veloutées, leur obscène candeur, ces lys impudiques qui toujours devraient sacrer les épousailles, et que vivent les rites ancestraux avec leurs chemins tracés au cordeau, vive le pasteur, le curé, le rabbin, le métropolite et le mufti, le chaman et le sorcier, qu’on y aille, qu’on me marque au fer devant les témoins, qu’on me donne la tiare, la couronne et le voile, je veux être à mon amoureux, je veux un pacte, un jurement solennel, vite, je m’essouffle à haler vers l’autel mon amant qui me freine, Alice du calme, tempère-toi, pas avant la dernière note du choral ?
J’obéis, je chuchote à son cou que je l’aime et que je l’aimerai jusqu’à la mort, que je lui dédie mon âme, je m’assieds à ses côtés, je dompte ma respiration, mon cœur et ses battements, sur mes seins l’étoffe s’étale et se repose enfin, je fixe des yeux mes mains nues, à peine débaguées, oiseau migrateur je n’errerai plus, je ne m’envolerai que pour construire mon nid en dur pour qu’il dure, plus jamais la mer, les vents traîtres, les bourrasques, les orages, car quand bien même je ne pondrai plus d’œuf, je me niche, je me case pour l’éternité sous l’aile de ce mâle ardent.
Ah ! L’amour ! Tu m’avais mise en réserve dans ta poche, tu m’as attendue des siècles, le pasteur Spalinger le confirme, il célèbre ta patience et la fin de notre abstinence, il m’invite à promettre et je promets, de nous relever si nous tombons, de nous guérir si nous sommes malades, paroles qu’on claironne ou qu’on murmure, séduits, convertis, adieu cynisme élégant, railleries grinçantes, adieu doutes ignobles, gâcheurs de plaisirs, trouble-fêtes, Alice vous tord le cou, Alice y croit, Alice a chanté tout l’été, Alice est très prêteuse de serments, elle les dispense, elle les lance au hasard, ils s’incrustent dans les oreilles des têtes présentes, combien sont-elles, cinquante, cent, deux cent tympans venus pour écouter Alice et ces histoires démodées, la fidélité, le dévouement, les bons et les mauvais jours, le servir, le soigner, l’épauler, être son soutien, et ils pourront certifier, Suisses et Etrangers, riches ou miséreux, aux autorités les plus disparates, à Jaffna, Tirana, Savatan, Bienne ou Abidjan, qu’en pays d’Helvétie les veuves se remarient de leur propre chef et se jettent dans le panneau, plus stupides et plus crédules qu’à leurs lointains vingt ans.
Ah ! L’amour, mon Feu, mon Allongé ! Je t’ai plaint lorsque j’ai dit oui à Philippe, ton compère, ton collègue, je te savais parfaitement conscient de la portée de l’événement, ta réaction n’a d’ailleurs pas traîné, tu as grogné comme une bête sous ta couette de nimbus et j’ai souffert avec toi, ce lien qui nous réunit, quelle solidité, quelle résistance, serions-nous vraiment enchaînés, damnés à perpétuité ? L’orgue a retenti, scellant ma fraîche union de ses arpèges. Philippe m’a embrassée, j’ai quitté le sol, j’ai plané, j’étais très haut, plus haut que toi, mon cher Feu, je t’ai appelé mais tu n’étais plus là, probablement en train de rédiger ton faire-part de deuil sur ton bureau nébuleux.
Philippe m’agrippe par la manche. Alice, réveille-toi, on y va, on sort. Nous déambulons sur les notes emphatiques de la marche nuptiale et les rangées de visages émus me disent à quoi est bonne cette comédie, qu’un amant peut succéder à un autre, que personne n’est irremplaçable, que le passé finit toujours par capituler. Et quand nous sommes arrivés sur le parvis j’ai ri, touché des dizaines de mains, on m’a encerclée, congratulée, sous les platanes Gaufrette et le bedeau nous faisaient de l’œil, et Philippe me pinçait le coude, Alice, où es-tu, reviens, alors je suis redescendue sur terre, tant pis pour toi, mon Feu, au diable les maris morts, salut aux maris vifs, j’ai essuyé une larme furtive en prenant soin de ne pas me souiller de fard, et Philippe m’a hissée dans son carrosse, ils ont applaudi et nous nous sommes mis en route pour un tour d’honneur vers la Cure et sa cour ombragée.
J’oubliais. Notre Unique s’est particulièrement distinguée le soir des noces de sa mère. Elle a dansé si longtemps, avec une telle ferveur que le bébé s’est signalé une semaine plus tôt que prévu. C’est Philippe qui a trimbalé la future famille à la maternité, le colosse de Jeanne ayant trop bu pour conduire.
Elodie est née à deux heures et dix minutes du matin. Ravissante, une miniature d’ivoire aux cheveux blonds ! Ta défunte génitrice (Dieu la garde et ne la relâche sous aucun prétexte) l’aurait trouvée rouquine, évidemment. Blond vénitien si tu veux, soit, ta petite-fille balance entre l’or et le cuivre. Précieuse, quoi ! Jeanne me la confie aussi souvent que je le désire, et me revoilà à pouponner. J’adorerais ça si mon gendre n’était pas du genre «nouveau père», plus proche de la nounou que du patriarche. Il téléphone sans arrêt, m’inonde de conseils et de langes en papier. Grâce à lui les biberons ont trente-six tétines différentes, et si par hasard je me trompe de lolette… Jeanne ? Elle supporte crânement cette inversion des rôles. La maternité l’a rendue angélique, pourvu que ça dure.
Pardonne-moi, ma Chandelle Éteinte, Monsieur Bis vient de rentrer, il meurt de faim, tu peux l’entendre ouvrir et refermer le frigidaire, farfouiller dans l’armoire à provisions. Et le chat qui l’accompagne au violoncelle, ça doit ranimer quelques souvenirs, non ?
En ce qui nous concerne, mon Feu, un mot encore. Je me suis attachée à nos monologues partagés, à ces petits riens qu’on se raconte en liberté. Cette façon de tourner autour du pot a pu te sembler confuse, exaspérante parfois. Sache que si la chair est faible, l’esprit est batailleur. Il ne cède pas facilement, il ne se soucie guère de trêves. De ton vivant déjà tu me reprochais ma fantaisie, mes incohérences, tu me sermonnais : Alice, il faut être logique, eh bien, de cette logique, je m’en abstiendrai dorénavant, et ceci en connaissance de cause.
Oui, cette espèce d’écho indulgent et menteur que nous nous renvoyions me plaisait beaucoup, malheureusement la vie ne repasse pas les plats et Monsieur Bis, lui, les cherche désespérément, les plats ! Il n’a pas voulu me déranger, en aucun cas il ne se risquerait dans mon jardin secret sans ma permission, quelle classe, mon gentilhomme, chiche que je lui offre un risotto à l’Aigle d’Or ?
Je vais donc me taire, mon Feu, poser mon stylo, débrancher mon ordinateur, me lever et le rejoindre. Je vais lui sauter aux lèvres, à Monsieur Bis, et comme dans les films, il me renversera, puis nous tanguerons jusqu’à notre lit, et là, lovée dans nos corps emboîtés, je me sentirai invincible. Plus tard, qui sait, devant les placards vides de la cuisine, je minauderai des excuses :
– Il fallait absolument que je termine ce texte, tu comprends ? Maintenant je suis libre, je m’accorde dix jours de vacances. Juré.
– Tu nous l’écriras, celle-là, je parie que demain tu remets ça. Et ce soir alors, qu’est-ce qu’on mange ? (Fin)

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