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Feuilleton (18) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 17 juin 2005 icone PDF DP 

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Mon cher Feu, ma Chandelle éteinte,
C’est décidé : je romps, je coupe la communication. Ces téléphones avec la Centrale Elyséenne me coûtent la peau des fesses. Ce n’est pas tant ma situation financière, je ne me plains pas, c’est mon énergie, il faut que j’apprenne à m’économiser, mon Dispendieux, ma condition restaurée et mon âge canonique m’interdisent de courir plus d’un lièvre à la fois.
Sibyllins, ces propos ? Avant d’éclairer ta lanterne je tenais à t’informer d’une autre nouvelle capitale, à savoir l’achèvement total et définitif de mon travail de Deuil. Ni plus ni moins. En conséquence de quoi j’ai l’insigne bonheur de m’annoncer partante. Regarde-moi bien, mon Capitaine des Alignés, je suis au garde-à-vous. Mission accomplie, délais respectés, je me tire, je me casse, la conscience nette, sans ordre de repos.
Je te renvoie par Poste Céleste l’ensemble de mes écrits te concernant. Un volumineux dossier, les notes, les brouillons successifs, tu verras qu’il y aura largement de quoi satisfaire la curiosité de tes compagnons, ainsi que ta légitime fierté. Je t’imagine, mon radieux Artaban, rosissant sous les compliments de tes copains d’outre-tombe.
– Ah Wermeille, votre Alice ! Une perle ! La sainte Patronne des Veuves en or massif ! Tant d’acharnement et de courage dans sa véloce reconversion, à peine deux années, et quelle transformation ! Admirez l’éclat de son ego reforgé ! De la laque chinoise sur de l’acier trempé !
– Ah Wermeille, veinard que vous êtes ! Voyez les nôtres, de veuves, et comparez ! La différence est flagrante, non ? Des lambines, des traîne-patins, toujours à chipoter, à rouspéter pour des broutilles. Et nous, tristes chevaliers de la viduité, dérangés en pleine nuit, contraints de rafraîchir leur mémoire défaillante, plus moyen de fermer l’œil ! Le repos éternel, la paix des morts, ça ? Des morts perpétuellement sur le qui-vive, le jarret tendu, l’oreille pointée dans les éthers, à repérer le moindre soupir de leur survivante ? Et pour quel résultat, je vous prie ? Elles nous embrument le pur esprit, elles feignent de nous croire, puis nous trahissent en adaptant notre belle histoire à leur goût exclusif. En vérité, je vous le dis, une bonne veuve est une veuve morte.
Voilà ce que tes frères macchabées déclareront, et ils auront raison. Oui, ta veuve Alice a défunté ! Pfft, elle s’est évanouie dans l’azur, elle s’est volatilisée dans la stratosphère ! Prépare le crêpe et le brassard noir, mon Feu, et pleure tout ton soûl sur l’icône de ta Duègne sidérale. Ë toi la tâche de remonter son portrait en pied. Et ne t’avise pas de tricher, je ne te ferai grâce d’aucune erreur, il serait trop pratique de noircir le tableau, de prétendre que de ton vivant déjà je lorgnais sur le premier ministre venu ? Laporte, par exemple ! Laporte ? Miséricorde, six heures, mon Philippe qui va débarquer et je n’ai rien dans le frigo ? Tant pis, j’en termine d’abord avec toi.
Comme tu peux le constater, j’ai changé de cadre et de domicile. La bougeotte ? Non, l’Amour et ses effets collatéraux. Quand Philippe a pris la charge d’une paroisse dans Lavaux, il m’a supplié de l’y rejoindre. Je nage dans les vignobles, le climat est des plus clément, l’automne a des parfums d’été, on vient de finir les vendanges, oh juste quelques plants de chasselas, et pour la table uniquement. Désormais je compte mourir dans les arbres à vin. Jamais je ne retournerai dans le Jura, à moins que les sapins ne fassent des raisins.
Ma fenêtre s’ouvre en Hodler sur le lac et les Alpes, j’ai remis des bleus sur ma palette, renoué avec les couleurs désapprises. Ici je repeins ma vie à grands traits de soleil et d’arc-en-ciel. Nous deux, mon Feu, dans notre album les photos sont chamoisées, j’ai l’impression d’y voir nos parents. Jeunes, c’est fou ce que nous étions vieux !
Sur mon bureau tu remarqueras la pile de mes manuscrits récents. L’ordinateur ronronne en continu depuis mon virage à la fiction. Eh oui, j’écris enfin pour de faux ! Un roman sur l’exil. La matière ne manque pas, nous logeons deux requérants d’asile dans le petit appartement du rez-de-chaussée. Je leur prodigue des leçons de français et de suissitude, en attendant la décision des autorités.
Tu t’inquiètes sûrement pour ton chat ? Il se porte à merveille, il touche son AVS et nous fait une deuxième jeunesse, tu le vois sur le fauteuil en osier du vestibule, avec son pelage astiqué de frais, son faux-col de moustaches amidonnées, il est chic, non ? La journée il chasse le muridé sous le cep, hier matin il a déposé une souris à côté de la mienne, j’ai sévi pour la forme, une claque sur l’arrière-train, il a feulé, projeté sa proie contre la vitre d’un coup de patte en cuillère à pot, ô le carnage ! Philippe en était malade. C’est qu’il est émotif, mon Bis, et du genre extraverti. Possessif et démonstratif, un vrai bijou de grammaire ! Avec lui pas de déchiffrage fastidieux, Laporte c’est un hymne au livre ouvert, une ode à la ligne claire. Au début je l’ai aimé avec application puis la fougue m’est revenue et j’ai replongé bille en tête, après deux ans de farouche opposition.
La noce, en détail ? ça risque d’être long, mon Feu, et je doute que Monsieur Bis se contente d’une tartine pour le souper. Il arrive par le train de huit heures, il sera de mauvaise humeur comme après chaque audition de requérants. Il voudra manger de suite et boire un verre pour oublier la pingrerie de son canton, la frilosité de ses dirigeants, l’hypocrisie de la loi, la lâcheté du Parlement. Il est généreux, Laporte, et d’excellente composition, mais c’est un mari maintenant, tu comprends, et un mari ça se soigne, ça s’arrose ? Bon, entendu, la noce. Mais je te préviens, cette noce-là sera la dernière. (A suivre)

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