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Feuilleton (16) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 20 mai 2005 icone PDF DP 

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Monsieur mon Feu,
Vous êtes un récidiviste impénitent, vous et vos cauchemars ! Devant tant d’obstination, un vouvoiement s’impose. Vous l’aurez mérité. Que me voulez-vous exactement ? Je considère que mon travail de deuil est fort recevable. D’aucuns s’en contenteraient. Vous prétendez que non, c’est votre droit. Mais que vous me sommiez nuitamment d’expurger mes modestes épîtres de leurs inconvenances, ça je m’y refuse. Autant récrire l’Ancien Testament sans guerre ni violence !
Serait-ce qu’à l’instar de votre unique fille vous vous sentiez obligé de voler au secours de ces clients (et clientes) que j’aurais arbitrairement rayés de ma pratique ? Pour Jeanne la féministe mes choix sont scandaleux ? Peut-être. Nonobstant, les femmes, je m’en beurre le moule à tarte. Seuls quelques hommes m’importent et stimulent encore ma plume aujourd’hui, figurez-vous !
Voyez le cas de votre camarade et collègue Philippe Laporte. En ce moment, sa vie ressemble à un roman-feuilleton. Son église est régulièrement investie, évacuée, puis réinvestie par des requérants d’asile déboutés (ce qui expliquerait par ailleurs sa relative désaffection à mon égard). Voilà notre ébranlable ministre débordé, dépassé par les événements, raison pour laquelle je lui ai proposé de sous-traiter ses sermons, en attendant que la situation se pacifie. Il est enchanté et adopte mes prêches en l’état, sans retouches, tels que Dieu dans son Inépuisable Invention me les a dictés.
Non, mon cher Feu, je n’ai pas perdu la main. Ma recette n’a pas varié depuis notre collaboration d’antan : une place primordiale est donnée à l’humour et à la légèreté, le sourire en liniment sur la sécheresse du Verbe. Ne vous y trompez pas, cependant, j’évite ce qui dans la pastorale usuelle pourrait déculpabiliser les fidèles à l’excès ! L’Eternel se doit de juger. A son Eglise la mission d’élever le débat, elle qui comprend les erreurs de chacun et offre le pardon à tous. Mes prônes sont courts, parfois crus mais chrétiennement exigeants.
Ainsi, pas plus tard que samedi dernier, j’ai planché sur la Parole : Maudit soit celui qui fait fléchir le droit de l’étranger, de l’orphelin et de la veuve, Deutéronome 27/19. J’ai porté l’accent sur les clandestins, les sans-papiers, j’ai évoqué leurs enfants, démunis parmi les démunis. Sans polémiquer j’ai plaidé le respect de l’éthique élémentaire et réclamé l’application élargie du droit au refuge et à la solidarité. Je n’affabule pas, mon Allongé, avec Laporte en chaire, ce fut un triomphe ! Et tes ex-confrères de crier au loup, dénonçant un cas patent de concurrence déloyale. Moi je jubile, je baigne à miel ! Quand l’émulation bat le rappel, Alice Merveille sort sa truelle.
Par quel canal tes collègues Campiche et Roulet ont-ils obtenu mon adresse ? Mystère. Ils viennent de me contacter en bonne et due forme. «Nous avons appris que chez notre cher Laporte l’Assemblée des Brebis enfle et prospère à ravir. Or, de source fiable et autorisée, il appert que vous seriez liée à ce miracle. Notre Corporative Fraternité souhaiterait ardemment pouvoir bénéficier de votre expérience. Que diriez-vous d’un Atelier d’Ecriture Sainte ? Nous serions huit pasteurs confirmés, huit élèves des plus assidus. Mille fois merci, Madame, et que Dieu vous insuffle et vous enfièvre !»
Mon avenir est assuré, mon Feu ! Ta veuve en écrivain parpaillot ! Peut-on imaginer clientèle plus régulière, et plus morale ? Je leur facturerai le juste prix, car il n’y a pas de péché à ordonner sa charité. Quant à diversifier les genres et les courants, pourquoi pas, les abbés ont leurs pannes eux aussi. Ma devise est du reste toute trouvée. Du Vieux ou du Jeune Testament, Alice choisit les bons moments. Moins rabat-joie que les rabbins, plus culottée que les curés, elle rédige vos homélies pour éviter qu’on y roupille.
Là, mon Malicieux, tu as ri. Enfin ! Bienvenue sur mes terres, mon Revenant ! Que ma fanfare t’accueille en héros au sein de mes vivants et de mes rares survivantes. Oui, l’échoppe de ta Griffonneuse Publique a maigri, et j’en suis soulagée. A la poubelle, les gourds, les empotés ! A la corbeille les emmerdeuses, les inconstantes et les pleureuses ! Jeanne a beau s’offusquer, il me fallait agir, de peur que les femmes ne me rendent furieusement misogyne.
Car leur candeur m’insupporte. Ah l’amour ! L’aveuglement coupable des vite Illusionnées ! Femmes comme des hélices, comme des moulins, femmes girouettes qui gaspillez vos énergies à aimer toujours, à désaimer sans fin, femmes des tragédies et des vaudevilles, comment gommer les fausses certitudes de vos vingt ans, comment adoucir vos trentaines enchaînées d’enfants ? Je ne veux plus entendre rugir vos quarantaines dans le désert des amants, ni gémir vos cinquantaines dépossédées, vos hommes partis prier sur d’autres autels. Adieu donc, et bon vent, mes sœurs de la Case Départ !
Là, tu ne ris plus, mon Feu, tes oreilles ont soudain défrisé. Alice, est-ce bien mon Alice, cette harpie vociférante ? Tu t’insurges, tu te récries, tu défends mes semblables, belle tâche en vérité, et combien aisée, toi qui les comprenais si mal. Et dans cet élan généreux tu oses réveiller le souvenir de ta propre mère, ta sainte génitrice. Alors là, pour le coup, c’est moi qui bouillonne.
Ta mère ne t’aimait pas, mon pauvre Ami, il serait temps que tu l’admettes, ta mère n’a aimé qu’un seul de ses enfants, ton frère Jacques, son ange blond, son Jacquot chéri. Ta mère est morte comme elle a vécu, mon Feu, surgelée dans la gangue de ses principes, indifférente au sort de ses congénères à sang chaud.
Ces mères de glace, on devrait les éliminer à la naissance. C’est signé Alice. (A suivre)

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