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Feuilleton (15) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 6 mai 2005 icone PDF DP 

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– Je ne me moque pas, mais franchement je n’arrive pas à y croire, a-t-elle pouffé. Ce rire d’argent, les plis soleil autour des paupières, c’était bien elle, ma fillette complice, mon alliée de toujours contre la tristesse des hommes. Elle a sauté sur le divan. Assise en tailleur, les pupilles traversées d’éclairs, elle vibrait d’impatience.
– Raconte-moi, maman. Tes clients ? Plus de femmes que d’hommes, je suppose. Tu me montreras ta liste ? Je suis déjà venue mercredi passé, j’ai sonné, tu n’as pas répondu, je n’ai pas insisté. J’en ai déduit que tu étais avec ton soupirant. Philippe Laporte est raide dingue amoureux de toi, tu devrais accepter. Le mariage, je veux dire.
– ‚a t’arrangerait n’est-ce pas ? Recasée, la pauvre Alice ! ‚a ne serait pas raisonnable, ma Jeanne. D’abord, il a quatre ans de moins que moi et à mon âge, quatre ans, ça compte. Et puis, il a ses habitudes, il est très indépendant ?
– ? Et plutôt cavaleur sur les bords, je suis au courant. A part ça, c’est un type qui s’engage à fond, qui paie de sa personne. Il est large d’esprit et foncièrement sociable, le contraire de mon ours de paternel, en somme. Ton Philippe, j’adorerais l’avoir comme beau-père, je te jure.
Elle m’a gratifiée de plusieurs bises supplémentaires. Oh ! Le bonheur, respirer son odeur intacte de pomme et de savon ! Je l’ai bercée, elle s’est abandonnée un instant. Mon feu, pourquoi faut-il que nos enfants vieillissent ? «Tu sais, papa me manque souvent, à moi aussi», a-t-elle chuchoté, moi je suivais une larme glissant du peigne de ses cils. Je lui ai essuyé la joue alors elle s’est un peu cabrée, mon adolescente perpétuelle, elle s’est redressée d’un coup.
– Tu te rappelles quand papa faisait le loup ? Il me pourchassait en retroussant les babines, je courais me cacher sous le lit dans ma chambre, j’étais morte de peur. Il me consolait, il me câlinait, j’étais aux anges. Pourtant plus j’y réfléchis, plus j’ai la conviction qu’il ne m’aimait pas pour ce que je suis vraiment.
– Tu es injuste, Jeanne. Et vos longues promenades aux champignons, vos courses dans le Jura, et les jolies poupées qu’il te ramenait de ses voyages ? C’est de l’amour, ça, tu ne peux pas le nier.
– Là, j’étais encore une gamine. Tant que j’ai correspondu à son modèle de petite fille sage ? Non, c’est plus tard, lorsque je suis devenue suspecte de féminité, qu’il s’est détaché de moi. A force de le combattre, il voyait le mal partout. Je m’étais mise à penser par moi-même, je lui résistais, il s’est senti trahi, évidemment. Toi maman, tu te réfugiais dans la lecture, tu lisais du matin au soir, la maison était une mare huileuse où tu stagnais. J’aurais voulu des vagues, du bruit et de la fureur, une mère navigatrice, bravant les éléments, une mère courageuse qui m’aurait indiqué la voie !
La vérité ne sort-elle pas de la bouche de nos rejetons ? Je n’ai pas pipé mot, Jeanne s’est levée, a ouvert la fenêtre, sa silhouette se détachait sur le ciel encadré, j’y ai lu l’ombre du Commandeur. Oui, celle de ta propre mère, mon Feu, la veuve noire qui m’admonestait, l’index levé.
Dieu nous protège de l’ascendant grandissant de nos descendants. Une fois de plus j’ai envié le privilège qui t’a permis d’éviter cette étape mortifiante. Je me suis levée à mon tour, j’ai proposé un thé de Chine. Jeanne a acquiescé, et s’est installée à mon bureau en attendant. De la cuisine je l’entendais tapoter sur mon clavier.
– Ce Cher Feu, c’est qui, maman ? Un abonné fidèle si j’en juge par le nombre de dossiers ! J’ai ressenti une brusque colère : notre Unique venait de pénétrer dans mes fichiers personnels. J’ai bondi, je lui ai arraché la souris des mains.
– T’énerve pas, maman, je suis tombée dessus par hasard, je cherchais la liste de tes clients, tu as promis de me la montrer.
J’ai cédé, je n’aurais pas dû. Certes, en lisant mes commentaires elle s’est contrôlée, mais sa perplexité était visible. Dans la conversation que nous avons eue ensuite, incidemment, je me suis rendue compte que Jeanne en savait plus que moi sur les intentions de Philippe. Interrogée, elle m’a confirmé qu’ils étaient en contact régulier depuis ton décès. De quoi diable ces deux-là pouvaient-ils s’entretenir ? Et leurs relations, de quelle nature ?
– Allons, maman, avoue, ton Cher Feu, c’est papa ! Trop facile à deviner ! Je parie que tu lui notifies tes moindres faits et gestes, tu es incorrigible. Au rapport, Alice ! Sous la pantoufle un jour, sous la savate toujours. Et toutes ces années galvaudées, à pondre des exégèses du Sermon sur la Montagne, toi qui rêvais d’écrire pour de bon, quel gâchis !
– Tu oublies mes poèmes, mes nouvelles. Et ces historiettes, ces contes qui t’étaient destinés, j’en ai des cahiers pleins, si tu veux les relire.
– Je te parle de tes obligations de femme de pasteur. Au lieu de te libérer enfin de ce poids, voilà que tu rempiles dans le registre de l’Oreille Attentive. Ecrivain d’Amour, bonjour l’alibi ! A la cuisine, le thé était presque froid, et Jeanne l’a bu d’un trait, debout, au fixe sur ses brodequins, avant de claironner :
– Je suis peut-être enceinte, maman. Pas de Philippe, rassure-toi ! De Matthieu, le noiraud qui m’a aidée à déménager. Il est jardinier paysagiste. Un homme de la Terre et de la Fleur, ça aurait plu à papa, non ? Maintenant il faut absolument que je file, je suis hyper en retard.
Fille déçue, fille perdue, persiflait une voix dans ma tête. (A suivre)

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