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Feuilleton (14) : Ecrivain d’amour

Monsieur mon Feu,
Tu investis mes rêves, maintenant ? De quel droit ? Et merci pour le dernier cauchemar ! Quand tu t’y colles, tu ne fais pas dans la dentelle. Tu n’as lésiné ni sur le décor ni sur la figuration, avec «Djipie» Wermeille dans le rôle titre, Hollywood peut aller se rhabiller, j’en tremble encore. Succédant aux tirades de L’Epoux Déçu, voici les monologues animés du Père Bafoué. Finalement, est-ce ma faute à moi si ta fille Jeanne n’a pas daigné me rendre visite depuis mon déménagement ?
Tu me déçois beaucoup, mon Hypocrite Flamme. Loin de m’assister dans le tri de ma clientèle, comme je t’en ai humblement prié, tu exiges à nouveau qu’à chaque instant je sois à l’écoute de tes jérémiades. Ma grand-mère avait raison, les feus maris sont pareils aux maris vifs, jamais là quand on a besoin d’eux, toujours dans nos jambes aux nettoyages de printemps ! La mort serait-elle misogyne ?
Entre nous pourtant l’affaire paraissait entendue, l’essentiel de mon travail de deuil touchant à sa fin, je n’y consacrais plus qu’une infime partie de mon temps libre. La nuit, les yeux grands ouverts dans le noir, j’essaie crânement de te tenir à distance. En te relatant moult événements inédits j’espère t’endormir et tromper ta vigilance. Mais tu veilles au grain, tu interfères sans cesse, tu brouilles les cartes en jouant le père sourcilleux, soudain anxieux du sort de son enfant chérie. C’est un peu tard, mon Feu ! Ta fille, c’est de ton vivant qu’il aurait fallu t’en soucier, t’intéresser à son monde, à ses aspirations.
– Alice, il est si difficile pour un père de comprendre sa fille. Elle reste et restera un mystère, plus insondable que sa femme, plus que toutes les femmes de toutes origines et de toutes cultures. Une fille, pour son père, c’est l’étrangeté personnifiée, l’inconnaissable à demeure, sous son propre toit. Ma Jeanne fillette, je l’ai aimée à la folie, rends-moi au moins cette justice, c’est l’adolescence qui me l’a transformée. Là mon amour s’est angoissé, je n’avais plus les mots, elle était si fragile, si susceptible, j’avais tellement peur de la blesser, oui, ses treize ans m’ont amputé de ma fille, et l’habitude du silence s’étant établie pour de bon, je me suis persuadé qu’elle m’avait rayé de sa carte du Tendre. Elle ne m’admirait plus, elle n’était plus fière de moi, elle semblait avoir honte de son pasteur de père devant ses camarades, non, je n’exagère pas, Alice, elle se fichait royalement de mon ministère, de mes idées sur la conduite d’une paroisse, de mes convictions, jamais elle n’est venue m’écouter prêcher de son plein gré, croyait-elle seulement en Dieu, je n’en sais fichtre rien, je n’ai pas osé aborder le sujet.
– Oui mon Eprouvé, Jeanne nous a fui, Jeanne nous a délaissés. Elle vit dans le présent, elle, et son présent n’est plus le nôtre. Depuis mon installation, elle m’a téléphoné, c’est tout. Une fois ou deux, j’ai consenti à la rencontrer dans un de ces bistrots improbable où elle fréquente ses copains. Et puis, hier après-midi, miracle ! J’étais en train de rédiger une lettre pour l’Ile Maurice lorsque sa voix a trompeté dans l’escalier. Ce qui subsiste en moi d’instinct maternel m’a griffé le cœur. Ma petite, mon amour de petite qui me revient enfin !
Notre Unique ne manque pas d’air, elle nous ignore pendant des mois et toc ! la revoilà telle qu’en elle-même, intrusive, accaparante. Dans ton souvenir, elle est belle et longiligne ? En réalité, elle assez sèche et presque laide. J’avais oublié la sévérité de ses traits, sa bouche trop fardée. Sa somptueuse chevelure ? Zébrée de traînées platine et de mèches verdâtres, elle a dû bricoler ça chez elle, une horreur, à rompre l’anévrisme d’un coiffeur diplômé ! Mon Feu, quel obscur péché avons-nous commis pour mériter cette injure au bon goût ? Remercie le Ciel, mon Inhumé, que tes orbites soient ensablées, car tu t’évanouirais à cette vision.
Et je t’épargne l’allure, la vêture informe, ses nippes de motard couturées, le pantalon vert Gaza, les seins aplatis sous la tunique guatémaltèque, le béret Massoud vissé sur la tête, les rangers râpés, stop, je n’en puis plus ! Comment s’y prend-elle, notre grande séductrice, pour les subjuguer tous ? Les hommes sont-ils tous mal voyants ou ethnologues ? J’ai protesté que c’était scandaleux de se pavaner dans cet accoutrement, et que si son père la croisait ainsi fagotée ?
Jeanne s’est mise à rire. Des cristaux d’eau de roche luisaient dans ses iris, et c’était ton regard ressuscité, mon Tison, j’en avais la gorge nouée, notre Jeanne m’a happée sur son armure de métal, son blouson cliquetait contre ma poitrine, elle riait et ce rire me ravissait, je retrouvais mon doux bébé, nos câlins du matin, nos baisers de massepain. Ma Jeanne, qu’as-tu fabriqué avec tes cheveux, tu es complètement folle !
– Maman, je suis si heureuse de te revoir, ici, chez toi ! Tu permets que je fasse un tour ? Elle a ouvert mes armoires, inspecté mes rayonnages, me soumettant au feu continu de ses questions.
– La Bible annotée de papa, elle est où ? J’aimerais bien l’avoir, en souvenir, tu es d’accord ? Sur le seuil de mon bureau, elle s’est étonnée :
– Mais c’est très joli ! Très sympa, l’ambiance. Et un nouvel ordinateur ! Super, la bécane, et l’écran, le luxe absolu ! Elle exultait, battait des mains, une gosse de cinq ans au milieu de ses poupées.
– Alors, l’Ecrivain d’Amour, la plaque dorée à l’entrée, c’était pas une plaisanterie ? Maman, l’Amour, un domaine si vaste, si complexe, toi qui n’as connu que papa, et encore ? Je me trompe ? (A suivre)

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