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Festival international de films de Fribourg : Je ne mangerai plus jamais de perches du Nil

icone auteur icone calendrier 18 mars 2005 icone PDF DP 

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Par-delà le palmarès, le Festival de Fribourg est également un lieu privilégié de découvertes et d’expériences en prise directe avec des cinématographies méconnues. Voici en quelques notes, un aperçu de la manifestation qui a eu lieu du 6 au 13 mars.
Cette année le festival a compté vingt-cinq mille spectateurs, cent cinquante volontaires, un budget de 1,5 million, plus de cent professionnels qui viennent visionner ou acheter des films, plus de cent journalistes suisses et étrangers ; dix films vendus et qui vont entrer prochainement dans les circuits commerciaux.
Le programme affichait cent films dont onze longs métrages et treize documentaires en compétition, en général des premières œuvres, vingt-cinq autres films du Sud sortis en 2004, une rétrospective …mer Kavur (cf. encadré), et pas moins de vingt films suisses sur le conflit israélo-palestinien.
A trois mois près, il aurait pu être le premier festival européen de films du Sud (il a été coiffé au poteau par Nantes et son Festival des trois continents lancé en 1979). A Fribourg, ce n’est pas tant le nombre de spectateurs qui compte, que les distributeurs, directeurs de ciné-clubs et autres professionnels qui viennent y chercher des films. Fribourg est une référence.
Notre regard change au fur et à mesure des années. Au début on y allait comme à Connaissance du Monde, voir des paysages et des traditions exotiques. Notre ethnocentrisme occidental a ensuite reconnu un grand cinéaste par pays : Satyajit Ray pour l’Inde ou Kurosawa pour le Japon. En vingt-cinq ans, il a fallu se rendre compte de la richesse et de la diversité des talents. Maintenant nous avons l’impression que les films traitent des mêmes sujets partout dans le monde. Ce n’est pas le cinéma du Sud ou de l’Est qui a changé, c’est notre regard. Par contre notre regard s’est habitué aux techniques américaines propres à susciter le maximum d’émotion et ce sont les films qui les utilisent qui rencontrent le plus de succès parmi le public jeune.
La violence ressort autant de situations de conflits armés que des effets de la dépossession de ses moyens de production, de l’aliénation culturelle ou même de la solitude qui mène au suicide. Par exemple Le cauchemar de Darwin où l’on voit des orphelins du SIDA en venir aux mains pour une bouchée de nourriture. Une pêcherie industrielle subventionnée par l’UE écume du Lac Victoria les perches du Nil qui, elles, mangent tous les autres poissons. Les petits pêcheurs sont ruinés et la population riveraine est affamée. Elle se nourrit des têtes et des queues des poissons qu’on voit sécher au soleil couvertes d’asticots. En plus c’est un désastre écologique pour le deuxième lac du monde, bien plus grand que la Suisse.

Un montage intime
Fribourg, c’est avant tout une expérience personnelle étant donné qu’il est impossible de tout voir et que la succession même des films choisis engendre parfois des impressions surréalistes. Tout de suite après Le cauchemar de Darwin, j’ai vu A Charming Girl, film sud-coréen où rien ne se différencie de la Suisse sinon les baguettes. L’héroïne enfile des gants en plastic jetables pour préparer la nourriture de son chat – Sheba et Whiskas. Suit Le malentendu colonial qui analyse les activités des missions allemandes en Namibie et leur attitude raciste qui a permis le génocide des Hereros. L’armée allemande tuait les hommes ; les femmes et les enfants étaient repoussés dans le désert et mouraient de soif et de faim. Le gouvernement allemand a fait son mea culpa l’an dernier. Même si la Suisse n’a pas été une puissance coloniale, on se demande si un tel travail de mémoire a été fait pour la mission de Bâle ou pour l’entreprise Volkart.
Fribourg c’est aussi la possibilité de rencontrer des réalisateurs. Yang Jin, 23 ans, qui voit son travail de diplôme de l’école de cinéma de Pékin, La vache laitière noire et blanche, recevoir deux prix. Jamais sorti de Chine, toujours accompagné de son interprète, il est complètement déboussolé. En recevant son prix, il a dit au public : «à la fin de l’école primaire j’ai reçu le prix du meilleur élève de mon école et j’étais très heureux. Aujourd’hui je suis encore plus heureux. Mais en Chine on ne montre pas sa joie.» Son film a coûté deux mille francs, le prochain en coûtera quatre.
Autre rencontre avec cette famille sud-africaine multicolore auteure d’un film sur une fête de circoncision célébrée avec dix ans de retard car le père a été circoncis en secret pendant sa captivité à Robben Island. Son fils âgé de cinq ans termine le film en déclarant : «moi je ne veux pas me faire circoncire parce qu’il faut aller dans la forêt où il y a des serpents et j’ai peur des serpents». Je l’ai abordé alors en lui disant qu’il n’y avait pas de serpent dans les forêts suisses. Sa réponse : «oui mais on m’a dit qu’il y a des ours».
Finalement, le Festival du film de Fribourg est une oasis de richesse intellectuelle, émotionnelle et esthétique dans le désert de la programmation des grands distributeurs suisses. cr

Né en 1944, …mer Kavur est l’une des principales figures du cinéma turc contemporain. Son premier film, Eminé couche toi-là (Yatlk Emine, 1974) se heurte immédiatement à la censure de son pays. Après quelques travaux alimentaires, …mer Kavur décide de devenir son propre producteur, seule possibilité pour lui de faire le cinéma qu’il désire. En 1979, il tourne Les Gamins d’Istanbul (Yusuf île Kenan). Entre 1981 et 1985, …mer Kavur réalise cinq longs-métrages populaires qui sont d’autant de variations sur des thèmes classiques comme l’amour difficile, sinon impossible, ou bien des road movies comme il les affectionne. En 1987, Cannes découvre le réalisateur turc avec Le Voyage de nuit (Gece Yolculugu), une réflexion originale sur la difficulté de créer d’un cinéaste. Après un silence de quatre ans, …mer Kavur revient avec Le Visage secret (Gizli Yüz, 1991) qui nous convie à la recherche initiatique d’un visage perdu dans le temps enchanté d’un conte oriental aux dimensions infinies.
Trigon-film

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