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Feuilleton (11) : Ecrivain d’amour

-Ainsi, mon feu, tu défends ton collègue et successeur ? Faire la cour à une femme sans filer la métaphore biblique vous serait une épreuve insurmontable ? Mes lèvres, des lis purpurins, mes seins, des grappes de vigne, ma taille souple comme le palmier ? Et ma croupe, c’est du potiron ? Très aimable, mais les fruits et légumes, j’ai déjà donné.
D’ailleurs, métaphore pour métaphore, je la préférerais maritime, mon buste en proue, les fesses en poupe. Oui, c’est vrai, j’ai revu le carénage, j’ai largué mon uniforme de veuvage, acheté des choses pas sages, et Laporte supervisait mes essayages. Lorsque j’ai décidé de renouveler ma garde-robe il a insisté pour être de la partie : Je t’offre ce que tu veux, Alice, à une condition, c’est moi qui choisis.
Mon pauvre feu, je devine ton indignation ! L’évocation de ces dépenses voluptuaires doit te révolter, toi qui confondais camisole et guêpière, caleçons longs et bas nylon. Sors de ton pilou, mon Endormi, et déplie tes longues oreilles, voici le récit des licencieuses pérégrinations de ta veuve.
Le lendemain de notre arrivée, Philippe m’a proposé plusieurs boutiques de lingerie fine. Il porte à la soie et au satin une vénération admirable. Guipures et plumetis n’ont guère de secrets pour lui. Un corselet, un porte-jarretelles le rendent lyrique. Avec lui le dessous des choses prend de l’altitude, et à Florence il n’a pas cessé de prêcher pour sa paroisse.
Le premier boudoir de sa liste était exquis, les objets de culte fort à son goût, il fallait l’entendre entonner psaumes et cantiques, les vendeuses elles-mêmes s’extasiaient devant tant d’inspiration. Leurs mains expertes et secourables me harnachaient, me pressionnaient, me déboutonnaient, me reboutonnaient, leurs chevelures déployées me frôlaient, leurs cous graciles embaumaient des parfums sucrés, et moi je mannequinais d’une cabine à l’autre, défilant à moitié dévêtue, ma vieille pudeur envolée. Laporte me suivait pas à pas, soulevant et abaissant d’inutiles tentures en ciselant des odes à la gloire des stylistes transalpins.
– Quels artistes, quels talents ! Alice, essaie d’abord le petit gris, la coupe en est parfaite. Bonté divine, mais c’est le petit Jésus en culotte de velours ! Et toi, ma Princesse des Caracos, te voici entrée en Résurrection. Mesdemoiselles, vous les grâces de ce salon clos, Grandes Costumières des Théâtres Intimes, soyez remerciées et mille fois bénies ! Alice, n’oublie pas le balconnet mauve, non, pas de noir, malheureuse ! Madame n’est plus en deuil, Madame renaît de ses cendres, Madame est de retour !
A notre départ nous avons été acclamés en héros. La Directrice nous a tenu la porte et le Directeur nous a invités à revenir dès que possible. Sa maison nous accueillerait toujours avec joie, dimanches, fêtes religieuses et vacances compris, qu’importe, on s’arrangerait. Philippe jubilait, le nez dans ses paquets, un enfant le jour de Noël. Nous étions gais, nous tanguions, ivres d’avenir, dans les rues encombrées.
A l’hôtel j’ai réintégré ma chambre. Seule. C’était presque trop de bonheur, il fallait que je me remette de mes émotions, que je me souvienne de nos rares voyages, mon cher feu, ces mornes visites de musées, ces nuits à lire et relire les guides bleus. Avec toi je redoutais tout plaisir, imaginant des obstacles, des fosses où je serais immanquablement tombée, des pièges où les damnés m’auraient attirée, lubriques et cornus, pendant que du haut de leur piédestal des Elus Platoniques tentaient de m’aspirer de leur souffle élyséen. Avec toi je naviguais constamment entre ciel et terre, entre sublime et quotidien, sous ton regard de jauge.
Ce temps est révolu. Aujourd’hui je suis lavée de ces fautes jamais commises. J’ai ramené le monde à ma juste hauteur, j’avance sans me grandir ni m’incliner, à un mètre soixante-cinq du sol, et je marche à ma mesure.
Mon feu, je te perçois de moins en moins. On dirait que plus je vis et plus tu t’estompes. Raffermis-toi, mon Absent ! Ne capitule pas, ne m’abandonne pas, j’ai encore besoin de toi ! Te savoir à mon écoute me tranquillise, car j’ai beaucoup de soucis en ce moment.
D’abord, je n’arrête pas de maigrir. Le brave docteur Jeandroz me tance et m’engage à consulter un spécialiste. Selon lui ma situation serait préoccupante, il parle d’anorexie et me menace de gavage en clinique. Je le laisse mouliner sa chansonnette, je sais bien moi pourquoi je me délite gentiment. C’est d’avoir à manger seule, le dos au mur, des canapés aux crevettes, des yogourts glacés, des plats surgelés, des conserves taille bébé. Oui, mon feu, j’ai rendu mon tablier, remisé mes casseroles et mes cocottes. Exit l’Alice des gratins, soufflés et délices mitonnés aux épices. A quoi bon cuisiner, si ce n’est par amour ?
Par-dessus le marché, depuis notre retour d’Abano, Philippe se montre moins empressé, et cela me tracasse un peu. Je culpabilise, je me persuade que mon âge lui pose problème, cinq ans de plus, ça n’est pas négligeable. Supposons que ce célibataire endurci se ravise et projette soudain de construire un foyer, une famille de cinq ou six enfants ? Voilà l’antique Alice deux fois abandonnée !
Et cet étrange métier, Ecrivain d’Amour, mon œil ! Quelle nunuche je fais ! Je n’ai voulu en voir que les beaux côtés, je rêvais de la Lettre d’Amour idéale, or ce qui m’échoît n’est que dégoût, impuissance, vengeance et procédure. Je ne suis ni sexologue ni avocate, moi. Mes clients m’étouffent, leurs attentes sont démesurées, leurs désirs fatalement insatisfaits. Les miens n’échappent pas à la règle. Avec ce Philippe qui se dérobe, alignant les prétextes professionnels d’usage. Mais je t’expliquerai ça plus tard car on vient de sonner à ma porte. (à suivre)

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